L'ESPRIT DU MAL
Ep 6, 10-18 ; Lc 18, 18-30
(23 juillet 1985)
Homélie du Frère Michel MORIN

Sénanque : masque du Mal
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e passage de l'épître de saint Paul aux Éphésiens que nous avons entendu est un des principaux textes du nouveau Testament qui puisse nous permettre de comprendre non pas d'abord ce qu'est le mal mais qui est le mal. Nous pensons nous, que le mal c'est ce que nous faisons ou c'est ce que nous ne faisons pas. C'est ce que les défauts, les faiblesses, les égoïsmes ou la haine des hommes engendrent dans les relations personnelles, sociales ou entre les peuples. Nous avons une vision du mal à notre niveau, au niveau de la surface des événements, au niveau de notre agir quotidien, personnel ou collectif. Ceci n'est pas faux du tout, mais s'en tenir là ne nous permet pas de comprendre ou du moins d'essayer de saisir ce qu'est vraiment le mal, ce mal dont nous demandons plusieurs fois par jour d'être délivrés : "Délivre-nous du mal !" Ne nous délivre pas d'abord de tous ces petits maux qui encombrent notre vie, bien que cela soit nécessaire, mais délivre-nous du Mal (avec un grand M). Délivre-nous du Mauvais.
Et ce Mauvais, saint Paul nous dit que nous avons à combattre contre lui, non "pas à travers des adversaires de chair et de sang" c'est-à-dire à travers le Mal dans sa concrétisation quotidienne, non pas d'abord à travers cela, "mais contre des principautés, contre des puissances, contre les régisseurs de ce monde de ténèbres, contre les esprits du Mal qui habitent les espaces célestes." Tous ces mots qui ne font que répéter la même chose nous révèlent que le Mal c'est d'abord une réalisation concrète de quelque chose de mauvais, mais c'est un esprit, donc quelqu'un qui est vivant. Et vivant, saint Paul dit : "un esprit céleste" c'est-à-dire habitant dans les nuées, plus haut que la terre, plus grand que tous les hommes. C'est ce que nous appelons l'Esprit du Mal (avec un grand E). Non pas le mal qui est dans nos esprits ou dans nos cœurs, mais l'Esprit du Mal.
Or cet Esprit du Mal, il est multiple. Saint Paul nous le révèle comme étant "un ensemble de principautés, de puissances qui régissent le monde des ténèbres". Cela fait directement allusion à Satan, à l'Esprit du Mal, à cet Esprit créé par Dieu qui, dans l'instant même de sa création, a utilisé sa liberté contre le Créateur, et qui est donc un esprit puissant, car il n'a pas pour autant perdu sa puissance spirituelle. Et cet Esprit qui est Satan et tous ses anges, tout ce monde invisible qui s'est révolté contre Dieu, se manifeste maintenant, se présente comme régisseur du monde des ténèbres. Et le monde des ténèbres, c'est ce que j'évoquais tout à l'heure. C'est cette obscurité de notre cœur, c'est ce péché dans notre cœur, c'est cette force que nous avons d'utiliser notre liberté contre la lumière, contre Dieu et contre son Christ, qui est le témoignage même de l'amour de Dieu.
Dans le livre de l'Apocalypse, saint Jean évoque ces puissances spirituelles du Mal en liant, de façon étonnante, la leçon même de l'évangile. Voici ce verset à la fin du chapitre douzième de l'Apocalypse. Saint Jean vient d'évoquer le combat permanent de l'Église, sous la figure d'une femme qui enfante. Cette femme qui enfante c'est d'abord la vierge Marie qui enfante le Christ qui, dans sa tentation et sa mort, sera victorieux de tout Mal et sera élevé au ciel au jour de son Ascension, mais cette femme évoque aussi l'Église qui enfante dans le monde l'humanité nouvelle. Et c'est contre cet enfantement que le Mal va se manifester pour détruire cet enfant, cet enfant que nous sommes nous-mêmes, ce Royaume nouveau. Et n'ayant pu vaincre ni Marie, puisqu'elle est immaculée dès sa conception, ni même l'Église, qui est immaculée et sainte dans sa conception éternelle dans le cœur de Dieu, "le dragon, furieux contre la Femme, s'en alla guerroyer contre le reste de ses enfants, ceux qui gardent les commandements de Dieu et possèdent le témoignage de Jésus."
L'œuvre du Mal, c'est essentiellement de combattre, aujourd'hui, les enfants de l'Église, comme il a combattu le Fils de la vierge Marie qui, Lui, a été victorieux des puissances du Mal au jour de la tentation. Furieux de ne pouvoir vaincre le Fils éternel de Dieu, voilà que maintenant il se venge sur les "enfants de l'Église" c'est-à-dire sur nous-mêmes. Et c'est cela profondément le sens de notre combat contre le Mal. Ce n'est pas d'abord un combat contre des défauts, contre le mal qui, petitement, paralyse nos vies, qui n'est qu'une conséquence de notre complicité avec ce Mal qui guerroie contre les enfants de l'Église pour empêcher qu'ils pratiquent les commandements de Dieu et reconnaissent le témoignage de Jésus. Or ce que Jésus veut manifester au jeune homme riche (qui d'ailleurs n'a pas compris) c'est que, de fait, en pratiquant les commandements nous combattons contre les forces du Mal, puisque ces commandements viennent de Dieu et nous obligent à orienter notre liberté dans le sens de son propre dessein. Plus encore, il nous faut comprendre qu'en observant ces commandements nous recevons l'auteur de ces commandements, le témoignage de Jésus-Christ Lui-même.
Cela le jeune homme riche ne l'a pas compris. Il en est resté au plan de la pratique et probablement que c'était un garçon vertueux, peut-être beaucoup plus que vous et moi rassemblés, mais il n'a pas saisi qu'en vivant ces commandements, il devait être touché, dans son cœur, par l'auteur de ces commandements qu'il avait lui-même devant les yeux, le témoignage du Christ. Car en ordonnant sa Loi, Dieu donne sa grâce, Dieu donne son amour, Dieu nous révèle le sens de la Loi qui n'est pas d'abord une application concrète mais qui est la compréhension de l'auteur de cette Loi qui nous fait agir en conformité avec son dessein. Et c'est cela que le Christ nous a laissé pour combattre, à son exemple, dans sa puissance et dans sa vérité, les forces du Mal, ces forces qui se déchaînent sur notre terre, sur notre propre cœur, de telle façon que nous avons l'impression qu'elles sont déjà victorieuses. Mais c'est une victoire d'usurpateur puisque la victoire elle-même est déjà acquise et donnée dans le Christ.
Que ces quelques paroles de l'Écriture nous aident à réaliser, non seulement dans notre perception des choses de la foi mais dans notre propre vie quotidienne, que ce qui nous est commandé par le Seigneur Jésus, nous permet de recevoir son témoignage donc le témoignage de sa victoire dans sa Pâque, et cela nous donne la force de lutter contre cet Esprit du Mal. Au cours de cette eucharistie, nous recevons le témoignage du Christ dans le pain et le vin, nous sommes donc revêtus de sa force, nous pouvons porter sur nous la ceinture de sa vérité. Et c'est cela qui est la source qui nous rend capables d'entrer dans le Royaume de Dieu en combattant les forces de Mal qui ne cessent de se déchaîner contre l'Église du Christ, à travers son existence dans le monde et contre l'Église du Christ présente dans notre cœur. Que cette eucharistie soit donc pour nous, proclamation de la victoire du Christ, force pour vivre cette victoire et réponse à l'appel du Christ : "Viens et suis-Moi !" car ce n'est qu'en répondant à cet appel que nous découvrons qu'il est le témoignage de l'amour de Dieu et que c'est en Lui que nous sommes victorieux et non pas par nous-mêmes.
AMEN