LA FEMME DANS LE NOUVEAU TESTAMENT

Ep 5, 21-33 ; Mt 12, 22-32

(12 juillet 1991)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Féminité

J

 

e vais vous parler du problème de la femme dans le Nouveau Testament. En effet nous avons lu ce très beau texte de saint Paul dans l'épître aux Ephésiens et la plupart du temps il est mal entendu ou mal compris. J'ai remarqué simplement à vos visages que toutes les fois qu'il est question des femmes soumises aux maris il y avait certains sourires non pas de surprise parce que maintenant vous êtes un peu blindées, mais un peu de distance alors que ce n'est qu'un aspect du problème. Au contraire, dans ce texte, saint Paul prend bien soin d'équilibrer très largement les choses. Il dit : "Femmes, soyez soumises à vos maris", mais il dit aussi : "Maris, aimez vos femmes." Et dans les deux cas, la référence c'est la relation du Christ et de l'Église c'est-à-dire que les maris doivent aimer leur femme comme le Christ a aimé l'Église c'est-à-dire pratiquement mourir sur la croix pour elle. Donc ce n'est pas nécessairement que la condition du mari soit enviable car saint Paul interprète le statut du mari par rapport à la femme à la mesure du sacrifice que le Christ Lui-même, comme Époux de l'Église, a fait pour son Église. Par conséquent la racine même du comportement de l'homme vis-à-vis de sa femme tel que l'envisage saint Paul c'est le don de soi jusqu'à sa propre vie. Réciproquement la relation de la femme à son mari est dite en termes de soumission, mais saint Paul prend bien soin de préciser "comme l'Église est soumise au Christ."

Or je n'ai jamais vu ni entendu que l'Église soit l'esclave du Christ. La soumission ne signifie pas le renoncement à la liberté de l'Église par rapport au Christ. La soumission c'est l'accueil du don que fait le mari. C'est le fait que la liberté de l'Église ne se manifeste jamais autant que quand elle est toute à son Époux qui est le Christ, de telle sorte que la soumission de l'épouse à son mari ne se manifeste jamais autant et plus profondément dans la liberté que quand l'épouse est totalement à son époux.

Autrement dit, ce texte loin de cautionner une certaine tradition que je qualifierai volontiers d'indo-européenne dans laquelle pratiquement "la femme est le premier animal domestique de l'homme" va dans le sens totalement inverse du rapport entre homme et femme fondé sur la liberté des conjoints. C'est même beaucoup plus profond que la formule du contrat romain "Ubi Caius, ego Caia" c'est-à-dire : "Où tu seras Jules, je serai Julie" traduit en français moderne. Ici ce n'est pas que la femme doive devenir la copie conforme des desseins de son mari, mais c'est que la femme trouve sa liberté entière d'enfant de Dieu dans la relation à son mari. Et réciproquement le mari trouve sa liberté entière de fils de Dieu dans l'amour de sa femme. Par conséquent, au plan de la relation personnelle, il y va de la relation de deux libertés et toute atteinte à cette liberté fondamentale de l'un ou l'autre des conjoints est une atteinte à la réalité même du couple. Il faut quand même le dire contre une certaine interprétation qui se réfugie derrière cette formule de la soumission qui n'a rien à voir avec un renoncement à la liberté ou un esclavage. C'est de la lâcheté d'interpréter les choses comme cela.

Ainsi donc pour saint Paul, et je crois pour toute la Tradition chrétienne à partir de ce texte-là qui a déclenché une réorganisation de la cellule familiale, c'est la manifestation évidente dans la ligne même du récit de la Création que la relation du couple se fonde sur la liberté. Quand il y a des zozos qui nous disent que le judéo-christianisme a une conception asservissante de la femme, ce sont précisément des zozos qui n'ont jamais compris ou lu les texte comme il faudrait les lire. Mais alors, et c'est sans doute là que réside la subtilité, le rapport de ces deux libertés, pour être complémentaires et réciproques, n'est pas le même. Et c'est en ceci qu'il y a sacrement. Je m'explique.

Les deux conjoints sont des personnes humaines libres et il n'y a pas de doute à avoir là-dessus. Mais chacune des deux personnes, homme et femme, vit sa liberté dans une signification différente. L'homme vit sa liberté comme tête c'est-à-dire comme signe du Christ à l'intérieur du couple, c'est-à-dire comme signe du salut qui vient d'ailleurs, qui vient d'en haut. C'est cela le rôle de l'homme dans le couple. Il vit sa liberté sur le mode d'un don du salut qui vient d'ailleurs. Et dans le don même qu'il fait de soi à son épouse, il doit vivre sa liberté comme étant donné lui-même, par Dieu, à son épouse, pour son service. Et de l'autre côté, l'épouse, la femme vit sa liberté comme image de l'Église c'est-à-dire de la création comblée. Elle vit sa féminité comme sacrement de la création de telle sorte que, dans le couple, il y a sacrement de mariage parce que, dans la relation homme-femme, se manifeste visiblement et symboliquement la relation du Christ Seigneur, de sa création à ses créatures. Mais les deux libertés sont intégralement des libertés humaines dans une parfaite égalité, là-dessus il n'y a aucun doute à avoir. Simplement les deux libertés jouent de façon complémentaire une signification et un aspect différent du mystère de Dieu. L'homme dans sa liberté signifie le mystère de Dieu en tant que source d'amour et de salut, l'épouse accomplit le mystère de sa propre liberté, de sa personnalité en tant que accueil de l'amour et du salut. Et c'est cela le sacrement de mariage. Quand deux conjoints viennent demander le sacrement de mariage, ils demandent tout simplement que leur amour humain, que cette relation de deux libertés humaines devienne sacrement de la relation de salut entre Dieu et sa création. Et ainsi homme et femme, à l'intérieur même de leur couple, deviennent signes du salut de Dieu accordé à la création tout entière.

Je crois que c'est une des lignes fondamentales de toute la théologie du mariage dans la tradition chrétienne. S'il y a eu de temps à autre des interprétations déviantes et même parfois très déviantes, c'est parce que le christianisme ayant à s'acclimater dans des contextes culturels pas toujours très évidents du point de vue, de la relation homme-femme, et il y en a encore aujourd'hui, un exemple éminent en Afrique avec le problème de la polygamie, a dû faire des concessions ou adopter des coutumes ou des mœurs qui étaient celles des Germains, des Wisigoths, des Ostrogoths ou autres qui n'étaient pas toujours conformes à la tradition biblique primitive. Il a fallu un processus de plusieurs siècles pour faire évoluer les mentalités. Il n'y a qu'à voir les sociétés bourgeoises de la fin du dix-neuvième siècle avec le rôle de l'époux qui vit à l'extérieur et l'épouse enfermée dans une sorte de gynécée. C'est évident qu'il y a eu là des marques culturelles mais je ne crois pas que la visée fondamentale que l'Église a voulue à propos de l'homme et de la femme, ait faibli dans ce qu'elle recherchait profondément. Je pense qu'aujourd'hui une des tâches importantes de la pastorale du mariage c'est précisément de faire comprendre aux couples que le propre même de leur sacrement de mariage n'est pas une sorte de code moral supérieur, ce qui est inclus, mais qui n'est pas l'essentiel du problème, mais le fait que le couple comme tel devienne sacrement du salut à l'intérieur même de la relation de l'homme et de la femme.

Alors prions spécialement pour tous les couples chrétiens afin que cette réalité merveilleuse que saint Paul appelle "un mystère" car c'est un sacrement, un mystère, un signe de l'amour de Dieu pour sa création, soit mieux perçu, mieux vécu par tous ceux qui en ont reçu la grâce au jour de leur mariage.

 

AMEN