L'ŒUVRE DE RÉCONCILIATION

Ep 2, 14-18 ; Mt 7, 13-20

(21 juin 1991)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Saint Jean de Malte : fontaine baptismale

S

 

aint Paul nous affirme que la mort du Christ est essentiellement une œuvre de réconciliation. Réconcilier cela veut dire rassembler, cela veut dire faire œuvre de paix là ou, précisément, dans notre création, nous voyons des œuvres de division, des œuvres qui mènent à la séparation. Et parmi ces œuvres de division et de séparation qui sont peut-être les plus profondes et les plus apparemment inéluctables, c'est l'œuvre de la mort. Quand saint Paul nous dit que "par sa mort, le Christ a tué la haine", il ne veut pas dire simplement qu'il a détruit ces inimitiés déjà tellement redoutables et terribles qui engendrent les conflits, les violences, les guerres. Il veut dire aussi que, par sa mort, Il a tué cette haine fondamentale qui est le fait que nous ne soyons pas en état de paix et de réconciliation avec Dieu, qu'il existe entre Dieu et la création une rupture, un abîme que la créature, par elle-même, ne peut pas franchir.

Or dit Paul "un des signes", et à l'époque où il vivait c'était un signe manifeste, c'était cette rupture entre le monde juif et le monde païen. Mais bien sûr, ce n'est qu'un signe et la réalité la plus profonde. C'est le fait que nous éprouvons notre existence comme cette dispersion à l'intérieur de nous-même. Il y a comme une sorte de haine qui passe, il y a comme une sorte de souffrance qui peut être occasionnée par beaucoup de situations douloureuses ou difficiles dans notre vie et qui déchirent en nous quelque chose. Or saint Paul nous affirme, avec tout le poids de sa foi d'apôtre et de son annonce de l'évangile, que "le Christ a donné sa vie, est mort pour réconcilier en nous l'œuvre même de ce qui avait été divisé ou déchiré. Il fait de nous un homme nouveau". C'est-à-dire que quelle que soit la situation dans laquelle nous nous trouvons, affrontés à des échecs, à de très grandes souffrances, à des deuils, à de très grandes épreuves, à tout ce qui, d'une manière ou d'une autre, peut peser sur notre cœur pour le déchirer, le diviser, et mettre en échec apparemment toute réconciliation, Paul nous dit que si le Christ est mort pour nous c'est pour faire une œuvre de réconciliation, de réunification non seulement de nous-même avec nous-même, mais de nous-même avec Dieu.

C'est la raison profonde pour laquelle nous croyons. C'est la raison profonde pour laquelle nous sommes rassemblés dans cette eucharistie aujourd'hui. Quelle que soit notre histoire personnelle, tous, nous portons, d'une manière ou d'une autre, ces blessures intérieures, ces blessures de nos relations avec les autres qui ont empêché radicalement cette œuvre de réconciliation soit avec nous-même, soit avec les autres. Ces blessures nous ne les avons pas forcément provoquées nous-même, nous n'en sommes pas nécessairement responsables, mais nous en portons la marque, nous en portons des traces ou encore des cicatrices. Et précisément, lorsque nous nous rassemblons pour l'eucharistie, nous célébrons le mémorial de la mort et de la Résurrection du Seigneur, c'est-à-dire que nous disons qu'au cœur même de ces souffrances, de ces blessures, l'œuvre de la réconciliation de Jésus-Christ est en train de s'accomplir. Elle s'accomplit en notre cœur, elle s'accomplit entre nous, elle s'accomplit même dans cette communion avec ceux qui, apparemment, sont le plus loin de nous et qui sont séparés de nous par le mystère de la mort. Car cela aussi est vrai : là où la mort a détruit, là où la mort a abîmé, a blessé, là aussi le Christ, par le mystère de sa présence, de sa mort et de sa Résurrection, vient apporter une réalité nouvelle qui n'est pas simplement une consolation, qui n'est pas simplement une manière de se supporter mais qui est véritablement le début d'une œuvre de réconciliation c'est-à-dire la construction du Royaume. C'est dur, à certains moments extrêmement dur de croire que cette réconciliation puisse être à l'œuvre quand on voit le fruit de la mort qui nous apparaît irréparable, mais précisément si Paul parle de cet homme nouveau dans lequel nous sommes refaçonnés par la grâce de notre baptême, cette personnalité nouvelle qui nous est conférée à notre entrée dans le Royaume de Dieu. C'est que Paul veut nous dire que cette œuvre de réconciliation du Christ est devenue le cœur même de la création le cœur même de notre existence et que rien ne peut y résister pas même l'œuvre de mort qui pourtant frappe parfois si durement.

En entrant dans cette eucharistie prions les uns pour les autres. Demandons au Christ qui veut façonner en chacun de nous cet homme selon sa Résurrection, cet homme de vie éternelle, de restaurer en nous son œuvre de réconciliation. Qu'Il la restaure aussi par la plénitude de la lumière éternelle dans le cœur de tous ceux qui nous ont quittés.

 

AMEN