MA GRÂCE TE SUFFIT !

2 Co 12, 6-10 ; Mc 8, 22-26

(18 février 2009)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, dans le passage de l'épître aux Corinthiens que nous venons d'entendre, nous arrivons peut-être à l'aspect le plus intime, le plus secret de la vie de Paul, au moins dans ce qu'il veut bien nous en révéler.

Vous avez entendu hier comment Paul voulant montrer l'authenticité de sa parole en vient aux visions et révélations. Cela voulait dire pour Paul, que la qualité de sa parole était authentifiée par le fait qu'il avait reçu lui-même des paroles révélant le mystère de Dieu, des paroles que lui seul connaissait, et que dit-il, je n'avais pas le droit de répéter. Cela peut nous paraître étonnant aujourd'hui de légitimer son témoignage par le fait qu'on ne peut pas répéter des choses, mais pour Paul dans le contexte avec les Corinthiens, qui comme vous le savez étaient assez sensibles aux révélations, aux parler en langues, et autres choses extraordinaires, Quand Paul arrive à ce dernier stade de la justification de son apostolat par les visions et révélations, il veut leur dire : de toute façon, en matière de connaissance du mystère, j'en connais si long, qu'il y a un certain nombre de choses que vous ne saurez jamais. Evidemment, dans une argumentation, cela cloue le bec à tous les adversaires qui ne peuvent plus rien avancer d'autre, ni non plus mettre en cause sa parole puisqu'elle est fondée sur des choses que Jésus ressuscité lui-même a murmuré aux oreilles de Paul, des espèces de confidences mystiques sur l'oreiller, pour que désormais Paul soit le plus pleinement au courant possible de la plénitude de la révélation du mystère.

La manière dont se passe le processus de révélation n'est pas aussi simple qu'il n'y paraît, ce n'est pas simplement Dieu qui dicte des paroles. À un certain moment il y a des mots qui ont résonné dans le cœur des auteurs inspirés et qui n'ont pas pu être traduits en langage humain.

Quand Paul en est arrivé là, normalement, il devrait apparaître comme une sorte de dieu aux yeux des Corinthiens. Cependant, dans un effet extrêmement brutal, il dit : malgré tout cela, je n'arrête pas de souffrir. Il dit : j'ai beau avoir été enlevé dans les cieux, pour avoir des révélations que nul autre n'a jamais entendu, en réalité, je suis bel et bien les pieds sur la terre, je suis dans des difficultés incroyables, puisque je vis toujours, de façon permanente, avec une écharde dans la chair.

Déjà le mot "écharde" peut tout dire. Quand on se frotte contre un meuble et qu'on a une petite épine sous l'ongle et pousse des hurlements en disant qu'on s'est fait mal, en réalité, "écharde" peut être carrément un morceau de bois qui vous tombe sur la tête et qui vous blesse, cela peut être une flèche qui vous rentre dans le corps et qui vous déchire la peau et les muscles, cela peut aussi être l'équivalent du supplice de la crucifixion. L'écharde dans la chair voudrait dire : un morceau de bois dont on ne précise pas la taille et qui tout à coup vous déchire le corps. Ne diminuons pas le sens même de l'écharde dans la chair, c'est quelque chose pour saint Paul qui est absolument accablant et terrible pendant toute sa vie. Il veut montrer que c'est la condition même dans laquelle le Christ a voulu qu'il soit apôtre. L'existence même de Paul comme apôtre suppose ce paradoxe permanent, à la fois un contact extraordinaire avec le Christ, et des souffrances presque aussi terribles. Dans la tradition de l'histoire chrétienne dans l'Église, il y a un certain nombre de gens qui ont eu effectivement des moments d'une mystique intense et qui en même temps étaient très bouleversés dans leur condition de vie, dans leur existence. Paul, d'une certaine manière inaugure cette série de saints qu'on n'a pas tellement intérêt à envier, parce que vu ce qu'ils ont souffert dans leur vie, on peut dire qu'ils ont bien mérité le paradis, mais c'est quand même un peu lourd, mais pour lui, c'est un élément fondamental. Le fait d'avoir eu des révélations supérieures n'empêchent pas les difficultés extraordinaires.

Qu'est-ce que l'écharde dans la chair ? On en a tout dit. On a dit qu'il s'agissait de tentations sexuelles, on a parlé du paludisme, et les exégètes modernes recensent à peu près cent cinquante types de maladies qu'on a attribués à ce pauvre saint Paul à propos de l'écharde dans la chair, en faisant des recoupements avec d'autres traités de médecine dans l'Antiquité. Ce n'est pas impossible qu'il y ait quelque chose, on sait que Paul n'était pas de très bonne santé. À son époque, avoir une maladie chronique et durable n'était pas quelque chose d'exceptionnel. Paul a-t-il eu le paludisme en passant dans la Turquie actuelle, qui à son époque possédait de nombreux marais insalubres, ce n'est pas impossible. Mais là, on a misé sur le côté physique.

Il y a une autre hypothèse qui paraît quand même un peu moins médicale, à cause de la phrase qui dit : un ange de Satan me soufflette. Certains interprètes disent : en fait, dans la chair, pour saint Paul, c'est la non-conversion de ses coreligionnaires juifs. Ce serait assez intéressant, pour Paul la véritable souffrance qui peut d'ailleurs être traduite par des phénomènes psychosomatiques comme on dit aujourd'hui, la véritable souffrance soit que lui-même ancien pharisien, véritable israélite et tout ce qu'il vient de rappeler aux Corinthiens, lui, sa véritable souffrance, c'est de constater que ses frères dans le judaïsme ne se convertissent pas. On comprend alors cette souffrance, et certains avancent ce petit détail : trois fois, j'ai supplié. Ils disent que cela correspond assez curieusement aux trois demandes de Jésus à Gethsémani : que cette coupe s'éloigne de moi. De même que Jésus pour que la coupe s'éloigne et que cette écharde dans sa chair, face à la souffrance causée par le péché du monde, Paul aurait vécu à ce moment-là la souffrance que commençait à tracer en lui le fait que sa prédication auprès de ses frères juifs soit vouée à l'échec. C'est assez beau parce que Dieu a envoyé son ange, et ce n'est pas une vision, c'est un message qui lui dit : "Ma grâce te suffit". C'est comme si Dieu disait à Paul : tu participes à mes souffrances sur le triple mode de ce renoncement et cette acceptation comme moi j'ai accepté à Gethsémani, toi tu acceptes ton échec dans la chair, mais la différence entre toi et moi, c'est que moi je suis la source de la grâce et que toi tu es le récepteur. Donc, quand tu reçois ma grâce qui te suffit, c'est que moi-même ayant déjà porté le péché du monde dans lequel est inclus le mystère de la non conversion immédiate d'Israël, tu es porté dans ta propre souffrance par ma grâce.

On peut difficilement faire des applications concrètes dans notre propre vie, parce que nous ne portons pas le péché du monde comme le Christ, ni le péché d'Israël comme saint Paul, mais je pense que cela nous aide quand même par ce côté paradoxal : pour le chrétien, le fait d'avoir le privilège de connaître Dieu et le mystère du salut en Jésus-Christ ne retire absolument rien à la difficulté et aux épreuves dans lesquelles chacun de nous se trouve dans sa propre vie. On ne peut pas tenir ce raisonnement parfois un peu facile de dire : moi j'aime Dieu, pourquoi me fait-il cela ? Oui, nous aimons Dieu, de façon anticipée la venue du Royaume, mais cela ne change pas grand-chose du point de vue de tous les soucis, les épreuves et les difficultés, les échardes que nous devons porter.

 

 

AMEN