LA TENTE ET L'ÉDIFICE SPIRITUEL

2 Co 5, 1-5 ; Mc 4, 1-20

(3 février 2009)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Une tente de nomade …

 

P

our faire son portrait complet de ce qu'est l'apôtre, Paul dans la deuxième lettre aux Corinthiens après avoir évoqué toutes les difficultés de la fondation de Corinthe, la mise en contestation de sa parole, l'espèce de mystère qu'est la communion des saints entre la mort progressive de l'apôtre et la communauté des Corinthiens dont la communauté petit à petit à petit prend figure, il est normal qu'à un moment ou l'autre, l'apôtre en vienne à évoquer le problème de la finalité de la vie apostolique. Aujourd'hui, quand on interroge les processus comme la publicité, ce sont toujours des processus à court terme. Ce qu'on vise dans la publicité, c'est le moment où tout le monde connaîtra un produit et pourra en bénéficier et qui ira enrichir les caisses de l'entreprise qui a créé le produit, ravivera le circuit économique, etc …

Pour nous aujourd'hui, la dynamique de la connaissance publique, de la mise en public est une dynamique de l'immédiat. C'est du "tout, tout de suite". Pour Paul, évidemment, vous l'imaginez, ce n'est pas la même chose. Son ministère, et sans doute de façon beaucoup plus tendue que nous ne l'imaginons, son ministère s'inscrit vraiment dans une perspective définitive il est apôtre à cause du Royaume qui vient. Je crois que le texte que nous avons entendu tout à l'heure est incompréhensible si on ne le lit pas dans cette perspective. Même je dirais, la vie de l'apôtre Paul et sa mission sont incompréhensibles si on ne les lit pas dans cette perspective qui était au cœur même du travail et de l'évangélisation de Paul, comme il le dit d'ailleurs : "Les temps sont courts, et il faut arriver à ce que l'évangile soit connu publiquement jusqu'aux extrémités de la terre". Nous aujourd'hui, nous vivons sur l'acquit. Nous considérons que l'évangile est à peu près connu jusqu'aux extrémités de la terre même si tout le monde n'a pas adhéré. Mais l'idée d'annoncer l'évangile aux martiens n'est pas encore venue s'incruster profondément dans notre mentalité.

Chez Paul au contraire, il faut imaginer vraiment des petites communautés qui se sentent plus que minoritaires, des petites poussières dans le vent mais qui, pourtant, ne cessent de relever le défi pour que l'évangile soit connu publiquement jusqu'aux extrémités de la terre. Si Paul annonce l'évangile, c'est pour la fin des temps, c'est pour le Royaume. Ce n'est pas à court terme, simplement pour que la connaissance augmente, ce n'est pas une campagne publicitaire, ce n'est pas une campagne d'affichage. C'est le fait que l'annonce de l'évangile ouvre directement au mystère du Royaume. C'est pour cela qu'aujourd'hui, nous avons lu ce texte un tout petit peu compliqué qui évoque le problème de la destinée de l'apôtre et par le fait même, la destinée des Corinthiens. Quand on mène cette vie-là, et il va y avoir le moment de la mort, et où va-t-on se trouver ? Et comment ayant été apôtre, on va se retrouver dans le Christ ? Donc Paul ici, insiste très fort sur le statut présent et le statut à venir.

Evidemment on ne voit pas cela au premier coup d'œil, cette manière de penser de Paul, mais, vous comprendrez peut-être mieux à partir de cette image. A l'époque de Paul, on faisait souvent la comparaison entre la Tente provisoire qui hébergeait l'Arche d'Alliance dans le désert, une tente démontable, ambulante et qui n'était pas promise à une éternité, et d'autre part, ce qu'on appelait la Demeure ou le Temple. Donc on voyait à la fois une continuité, puisque dans les deux cas, c'était l'Arche d'Alliance qui y résidait, mais en même temps, une rupture entre une économie du provisoire et du démontable, et un passage au définitif, à la demeure de Dieu, au Temple. Cette catégorie de pensée qui était très profonde dans le judaïsme avait pour ainsi dire avivée par la parole du Christ dont on a l'impression que saint Paul y fait allusion plus ou moins clairement lorsque Jésus avait dit : "Détruisez ce temple et je le rebâtirai". Jésus avait aussi expliqué le statut de l'homme dans ce monde comme un changement de temple. On passait du Temple provisoire, celui qui était construit avec la terre et la pierre, à un temple définitif qui n'était pas fait de main d'homme, mais qui était définitif parce qu'il était fait de la main de Dieu. Or, Paul ici, pratiquement utilise la même image. Il dit : pour l'instant, nous avons une tente, une demeure. Mais un jour, nous serons dans un édifice spirituel. C'est toute cette tension entre les deux termes, réinterprétée à la lumière des exemples que je viens de donner, fait pour Paul la véritable question et le but de son apostolat. Pas simplement pour lui, mais pour toute l'humanité. Il faut que l'humanité passe de la condition corporelle nomade habitant sous la tente, notre corps étant le symbole même de la fragilité de la tente, dans l'édifice spirituel qui est le corps du Christ ressuscité. Les deux sont de l'ordre de la demeure de Dieu, les deux sont de l'ordre du corps sur la terre dans laquelle nous vivons mais chacun tente, et demeure fragile d'un côté et édifice spirituel définitif de l'autre, reflètent la même condition.

Petit détail que la plupart du temps on interprète de façon très compliquée, c'est le problème que Paul dit: "A moins que nous ne soyons trouvés vêtus et non pas nus". En effet, Paul savait qu'il y avait déjà des gens dans la communauté de Corinthe qui étaient morts. Mais étaient-ils passés dans l'édifice spirituel ? Paul ne tranche pas la question. Il dit : peut-être qu'on est nu, c'est-à-dire sans la demeure d'avant, et sans la demeure future, à moins que nous soyons trouvés vêtus et non pas nus. Pour Paul, effectivement, le problème se pose et il n'est pas résolu, ce qui pour nous aujourd'hui est bien commode. Il semble dire : peut-être qu'on passe directement de la tente à l'édifice spirituel, mais en réalité, on n'en sait trop rien. C'est ce qui a fait développer par la suite dans l'Église le problème qu'on a appelé classiquement les séparés, c'est-à-dire une âme qui n'a plus la tente corporelle qu'elle a sur la terre, et qui ne serait pas encore totalement intégrée dans l'édifice spirituel de la résurrection.

Je crois que ce petit texte nous apprend qu'en réalité, saint Paul lui-même était fort hésitant sur la question et que pour l'instant, dans l'enseignement de l'Église, on ne l'a jamais tranché. Ce qui est intéressant dans cette affaire, c'est de montrer que le corps n'est pas une différence entre le statut ici-bas et le statut de l'autre côté. Dans les deux cas, que ce soit une tente provisoire ou un édifice spirituel définitif, c'est en termes de corps que Paul parle. On va quitter un corps provisoire pour rester dans notre identité personnelle, mais habiter un corps définitif dont le principe de construction est le corps même du Christ ressuscité. Pour Paul notre propre corps ici, actuellement dans lequel nous vivons, son principe de fabrication, c'est le vieil Adam. C'est la transmission de la vie à travers l'amour, la vie familiale. Mais il existera un jour où nous serons auprès de Dieu et où le principe de constitution de notre propre corps sera la résurrection même du Christ, le corps du Christ ressuscité.

Je crois que c'est cela l'espérance chrétienne. Cela rejoint une autre phrase que Jésus a dite : "Dans l'autre monde on ne se marie pas et l'on n'est pas épousé". Le principe même de notre existence corporelle n'est plus celui de la sexualité et de la transmission génétique de la vie, mais on sera comme les anges de Dieu, c'est-à-dire, notre identité totale, corps, cœur, et esprit, sera totalement reconstruit par la résurrection du Christ.

 

AMEN