AIMER LE TRÉSOR DE L'ÉGLISE

2 Co 4, 7-15 ; Mt 20, 20-28

(25 juillet 1986)

Homélie du Frère Michel MORIN

Olympie : vase à parfums

S

 

aint Paul nous a redit tout à l'heure ce que nous savons déjà bien, c'est que nous sommes un vase d'argile, un vase fragile, dans lequel il y a un trésor. Nous sommes souvent préoccupés, voire angoissés, par notre fragilité. Et il n'est pas nécessaire d'avoir des jumelles pour apercevoir cette fragilité. Nous la voyons de très près, nous la voyons en nous-mêmes, et notre sentiment, notre souci, nos préoccupations se portent souvent, parfois trop souvent, sur notre fragilité humaine : fragilité de notre vie ou de notre psychologie, fragilité de nos péchés, fragilité de notre corps, fragilité du monde. Nous le sentons bien nous sommes dans une société extrêmement mouvante, et chacun, à un moment ou l'autre de sa vie, a l'impression, si ce n'est la certitude, de perdre pied.

Or si cela est tout à fait vrai, tout à fait juste, il ne faut pas le perdre de vue, mais il ne faut pas y fixer son regard, son attention ou son cœur. Car il y a quelque chose de beaucoup plus important que la fragilité du vase que nous sommes, c'est le trésor qu'il contient. Et ce trésor, saint Paul nous le dit : "il est puissance de l'Esprit" c'est-à-dire "force de Dieu" présence de Dieu. Or c'est quelque chose de paradoxal qu'un vase très fragile, qu'un vase d'argile contienne la force d'une puissance, contienne un poids de présence extraordinaire que nous ne pouvons pas nous-même mesurer. Et c'est cela le paradoxe de notre vie. Mais il faut à travers, au-delà, à l'intérieur même de nos fragilités, contempler, fixer notre regard sur le trésor, et pas sur son contenant qu'est notre pauvre humanité, notre pauvre vie humaine.

Ceci est vrai pour notre propre vie, car s'occuper trop de ce que nous sommes dans nos fragilités, se lamenter, vouloir changer, c'est encore une façon de s'occuper de soi-même. C'est encore une façon de s'approprier sa vie, c'est une façon d'être riche, même si c'est dans un souci à coloration et avec des désirs religieux de conversion. En tant que croyants nous ne sommes pas centrés sur nous-même ni sur notre péché ou sur notre pauvreté, mais sur ce trésor que nous contenons, qui est en nous, qui est puissance de Dieu, qui est force de l'Esprit Saint. C'est cela qu'il faut d'abord chercher. "Cherchez d'abord le Royaume de Dieu !" et non pas notre pauvre vie où il se développe, où il repose.

Il y a une façon de chercher ce Royaume de Dieu qui nous fait accepter notre propre fragilité, car ceci aussi est un trait caractéristique et essentiel de la foi chrétienne. Cette fragilité nous ne pouvons pas nous-mêmes la fortifier, elle est un fait, elle est le fait de notre humanité, elle est le fait de notre péché. Mais, en approfondissant, en contemplant, en voulant rejoindre, en voulant vivre de cette puissance de l'Esprit, alors nous pouvons aussi accepter notre fragilité pour ce qu'elle est. Non pas d'abord une cause d'angoisse, d'inquiétude ou de désespérance, mais tout simplement par réalisme évangélique. Nous sommes remplis de la force et de la puissance de Dieu, mais nous sommes un vase fragile et faible, peu importe cette fragilité, importe d'abord la puissance, la force dont nous sommes habités. Et nous le savons bien, sans cette force-là, il y a longtemps que le vase d'argile que nous sommes, serait brisé.

Et cela est vrai pour notre vie personnelle et plus encore pour la vie de l'Église, car l'Église aussi est un vase fragile. L'Église aussi est faite d'argile puisqu'elle est composée par chacun d'entre nous. L'Église aussi a sa part de péché, de faiblesse. L'Église aussi n'est pas toujours capable de contenir parfaitement ce trésor, et comme nous, elle a des fuites et laisse perdre la grâce de Dieu. Il nous faut avoir sur cette Église ce regard non pas de sa fragilité, non pas de sa pauvreté ou de ses misères, mais du trésor qu'elle contient qui, là encore est la puissance de l'Esprit, la force de Dieu. C'est une chose très importante : il faut aimer ce qu'il y a en nous de Dieu. Il faut aimer ce qu'il y a dans l'Église, de Dieu, ce trésor. Et plus on est fragile, et plus l'Église est fragile, en son apparence, plus il faut aimer le trésor qu'elle contient, parce que nous touchons là à la Pâque du Christ, parce que nous touchons là au mystère de la Rédemption. Quand on aime quelqu'un, plus il est fragile et malade, plus on l'aime, moins on le critique, c'est évident. Alors, essayons de faire pour nous-mêmes et pour l'Église la même chose. Au lieu de nous lamenter sur nous-mêmes ou sur l'Église, aimons cette Église à cause de sa fragilité parce qu'elle contient la force de Dieu pour elle et pour le salut du monde malgré cette fragilité, malgré ses maladies, voire parfois, sa mort partielle.

Ceci est extrêmement important car sans cela nous ne sommes pas de l'Église apostolique, nous ne sommes pas de l'Église où les apôtres ont eux-mêmes manifesté une fragilité réelle par rapport au mystère qu'ils recevaient et qu'ils devaient vivre. Et il ne faut pas dire : "Nous pouvons boire la coupe !" Nous ne pouvons pas boire la coupe. Il n'y a qu'un seul qui peut la boire, c'est le Christ, en sa Pâque, en sa mort et en sa résurrection.

Mais le Seigneur dit aux apôtres : "Vous la boirez !" Et ce que nous allons faire maintenant, c'est de boire la coupe, c'est de participer à sa mort et à sa résurrection. Et c'est cette puissance de la Pâque du Christ qui nous permet de vivre, dans notre fragilité humaine et d'être, en même temps, malgré cette fragilité, puissance d'Esprit, présence de Dieu, les uns pour les autres, et pour le monde.

Que l'apôtre Jacques nous donne cet amour de l'Église, cet amour de la puissance de l'Esprit, de ce trésor que nous contenons, ensemble et personnellement, parce que nous sommes l'Église. Et que nous aimions cette Église parce que ce n'est pas en dehors d'elle que nous pouvons boire la coupe de la Pâque du Christ, qui est puissance de l'Esprit.

 

AMEN