LE SALUT EST INCONDITIONNEL
1 Co 8, 7-13 ; Mt 5, 33-48
(6 juillet 2011)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Corinthe, une communauté … remuante !
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rères et sœurs, c'est un pur hasard, mais il faut bien reconnaître que les deux textes que nous venons de lire nous mettent dans une perspective qui est au cœur même de tous les débats de la première communauté chrétienne.
D'un côté la parole de Jésus, on pourrait dire de la surenchère par rapport à la Loi : "Je ne suis pas venu abolir mais accomplir". Jésus considère les paroles de la Loi dans son sermon sur la montagne, comme une sorte de minimum qu'il faut de toute façon dépasser. Aimer le prochain, c'est bien, c'est le minimum, mais aimer les ennemis, c'est ce que Dieu demande, à tel point que les exigences du sermon sur la montagne paraissent impossibles, tant la surenchère est grande. Si on lit le discours de Jésus d'une certaine manière à première lecture, à premier jet, la Loi est un minimum et il faut faire infiniment plus.
A l'opposé, vous l'avez entendu et j'en ai déjà parlé hier, le discours de Paul aux Corinthiens. Dans ce discours sur les idolothytes, sur les viandes immolées aux idoles, ici encore, Paul propose quelque chose en dessous de la Loi. En dessous parce que non seulement il s'agit de viandes immolées aux idoles, c'est-à-dire à des dieux qui n'en sont pas, mais aussi des viandes qui sont des chairs étouffées. La viande que nous mangeons aujourd'hui, n'est pas kascher, ce n'est pas de la viande blanche, nous mangeons des steaks saignants et nous mangeons du boudin ! Paul dit en substance que cela n'a pas d'importance, or le fait de manger du sang est formellement interdit par la Loi. Par conséquent, Paul ici, déboulonne complètement ce qui est une des exigences de la Loi, c'est-à-dire ne pas manger de sang, en vertu de ce fameux principe : le sang c'est l'âme et on ne peut pas s'approprier l'âme que quelqu'un.
Vous imaginez que si les premières communautés chrétiennes ont été confrontées à ce genre de problème, c'est énorme, parce que s'il y a eu tellement de tensions entre Paul et Pierre, entre les différentes communautés, des gens qui faisaient de l'évangélisation au nom de Jacques et qui repassaient derrière Paul pour dire que ce qu'il disait demandait des modérations et davantage de respect de la Loi. Pour ceux d'entre vous qui s'en souviennent, dans Actes 15, quand il s'agit de rédiger la lettre qui conclut le Concile de Jérusalem, c'est-à-dire l'ouverture aux païens demandée par Paul, après son premier voyage apostolique, on dit : oui, d'accord, mais abstenez-vous des viandes immolées aux idoles.
Il faut bien réaliser que lorsque Paul écrit aux Corinthiens, donc dans les années 51-52 , il va contre le décret de Jérusalem. Il dit qu'on peut manger des viandes immolées aux idoles. Certains même, se sont demandés si les "frères faibles" dans le texte que vous avez entendu, manifestement Paul prend l'exemple des frères faibles qui seraient d'origine païenne, mais cela s'applique encore plus pour des frères d'origine juive. A Corinthe, il y avait une synagogue. Si les frères juifs convertis voyaient des frères païens également convertis, aller manger dans les "restaurants" des temples pour manger les viandes immolées aux idoles, évidemment, cela devait leur faire un choc.
C'est tout le problème, il faut bien comprendre que tout le début du christianisme a tourné fondamentalement autour de cette question. Pour ceux qui étaient d'origine juive, le Christ a sauvé l'homme, d'accord, mais à la condition de respecter le minimum de la Loi. Pour Paul, le Christ a sauvé l'homme c'est évident, et donc les prescriptions de la Loi ne comptent pas. Je crois qu'on peut dire que la véritable cassure entre l'Église et Israël s'est forgée autour de ce problème, il était difficile, voire impossible plus encore que maintenant, quoique dans certains milieux juifs contemporains, il faut voir ce que c'est que d'accepter les prescriptions alimentaires de la Loi, il était pratiquement impensable pour un juif de l'époque, de manger à la même table qu'un païen qui mangeait des steaks saignants.
C'est le problème fondamental : quelle est la place de la Loi ? Ce n'est pas facile à résoudre. En un mot, ce que Paul veut dire, c'est que si le salut en Jésus-Christ est une réalité absolue, il n'y a pas d'élément ni correcteur, ni compensateur, ni indispensable pour accomplir ce salut. Le salut est inconditionnel. C'est cela que Paul a prêché. Il l'a prêché inconditionnel d'abord pour tout le monde, si les juifs sont sauvés, c'est par la croix du Christ, si les païens sont sauvés c'est par la croix du Christ, et c'est ce qui aboutira à l'épître aux Romains. De ce point de vue-là Paul est absolument formel : "Il n'y a pas d'autre nom par lequel nous puissions être sauvés". Mais en même temps, cela relativise le pouvoir de la Loi. A aucun moment, et c'est cela contre lequel Paul lutte, on ne peut donner à la Loi une quelconque valeur salvatrice. Ce n'est pas d'obéir à la Loi, c'est le début de l'anarchie, de l'abbaye de Thélème ? Non, précisément, c'est cela que Paul dit : la Loi garde une valeur de garantie, une valeur d'indication, une valeur même d'une certaine normativité, mais à une seule condition, c'est qu'elle soit dans le but d'édifier le Corps du Christ. Autre chose est le problème du salut qui vient du Christ seul et autre chose est la manière dont nous recevons ce salut et qui en aucun cas, ne doit générer la division ou l'incompréhension. A ce moment-là, la Loi peut servir d'indication, d'indice régulateur pour assurer la cohésion de la communauté de l'Église.
C'est donc dire que chez Paul, la prédication de la liberté chrétienne est comme une sorte de bombe, cela a fait imploser toute l'éthique ancienne, que ce soit l'éthique païenne d'ailleurs qui n'avait peut-être pas une loi aussi rigoureuse que les juifs, et d'autre part évidemment, toute l'éthique juive. Par conséquent, encore aujourd'hui, quand on parle de la Loi, il est certain que nous sommes bien obligés d'en parler sinon on ne vivrait pas ensemble, mais si nous nous trompons sur le rôle et l'efficacité de la Loi, nous sommes toujours au bord de nous mettre en dehors de l'absolu et de l'inconditionnel de Dieu. Il faut bien reconnaître que nous marchons sur une corde raide. Nous ne sommes pas contre la Loi, nous sommes obéissants à la Loi, mais maintenant ce qui fait le critère de la réalité et de la possibilité de respecter la Loi, ce n'est plus son caractère absolu et inconditionnel, elle le perd, mais c'est le salut.
Je pense que cela devait être très difficile à entendre dans un certain nombre de communautés. Peut-être que Corinthe de ce point de vue-là, même si c'était un peu le cirque dans la communauté, nous leur devons beaucoup.
AMEN