LA LIBERTÉ BIEN GÉRÉE

1 Co 8, 1-6 ; Mt 5, 27-32

(5 juillet 2011)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Ne brisez pas l'unité !

F

rères et sœurs, le menu des deux lectures d'aujourd'hui est extrêmement riche, puisqu'il s'agit de l'alimentation dans le premier texte et du sexe dans le deuxième. Je me contenterai de l'alimentation.

Le texte que nous avons commencé à lire et que nous allons continuer dans les jours qui viennent, est un texte fondamental du christianisme. Or, c'est extraordinaire, car ce texte porte apparemment sur une chose mineure. De quoi s'agit-il ? De ce qu'on appelait les idolothytes ce qui veut dire littéralement : les viandes immolées pour les idoles. Vous savez que dans toute l'Antiquité, et encore à l'époque de saint Paul, c'était assez vivant, même si c'était critiqué, le sommet d'un acte religieux, c'était le sacrifice généralement d'un animal. Il y avait aussi des sacrifices de végétaux, mais cela posait moins de problèmes. Il faut savoir que dans le monde grec les seules boucheries ce sont les temples. Il y avait de temps en temps des magasins de viande, et la viande, cela coûte cher, et le standing de la vie des gens ne leur permettait pas d'acheter de la viande à n'importe quelle occasion. Par conséquent, on réservait les repas avec de la viande pour les sacrifices. On allait au temple, n'importe lequel, on sacrifiait les animaux, selon une opération arithmétique très savante, on répartissait ce qui revenait au célébrant et ce qui revenait aux fidèles. On considérait que le repas des fidèles était l'occasion d'une fête avec de la viande. C'était tellement important qu'il y avait des surplus, quand on faisait un sacrifice d'une dizaine de bœufs, on ne mangeait pas tout dans la journée, mais du coup, la viande non immédiatement consommée était commercialisée. On pouvait donc se procurer du bœuf, du mouton, et même parfois du porc, dans la boucherie du temple. C'était tellement important qu'à Corinthe, on a retrouvé près d'un temple le restaurant, et cela n'a pas beaucoup changé car vous savez que le meilleur restaurant pour l'aïoli à Marseille c'est le restaurant de Notre Dame de la Garde ! Les habitudes sont férocement enracinées dans le monde méditerranéen.

Pour les anciens, et c'est très important, quand la viande a été sacrifiée à un dieu, d'une certaine manière, elle appartient au dieu. Par conséquent, lorsque vous mangez de cette viande, en fait, indirectement, sciemment, vous participez à la démarche sacrificielle païenne qui a occasionné l'abattage de cet animal. Donc, vous participez au culte païen. Pour la jeune communauté de Corinthe, s'ils voulaient de temps en temps manger de la viande, il fallait bien qu'ils aillent dans les dépendances d'un temple pour en acheter. Très vite s'est posé le problème : est-ce qu'on peut manger de la viande immolée aux idoles ? Est-ce que ce n'est pas retourner carrément au paganisme ?

Le principe que nous avons lu aujourd'hui est intéressant. Les Corinthiens se sont battus comme des chiens, la communauté de Corinthe était invraisemblable, c'était la bagarre permanente sur tous les sujets. C'est la communauté la plus populaire que saint Paul ait fondé et dans laquelle les réflexes païens étaient sans doute les plus enracinés. Il n'y avait pas de juifs dans la communauté de Corinthe, il ne semble pas du moins. Certains disaient qu'on ne pouvait plus manger de viande immolée aux idoles, conséquence, il fallait devenir végétarien. Mais d'autres disaient : si, si on va manger de cette viande ! Mais comment faire ?

C'est là que ceux qui sont pour continuer à manger de la viande disent : on a la science. C'est cela la réflexion sur la science. Nous on sait que les dieux ne sont rien et que par conséquent quand on a sacrifié de la viande à un rien, ce n'est rien du tout ! Donc, c'est de la viande ordinaire. On peut donc manger comme on veut de cette viande. Saint Paul est sensible à cet aspect-là, en fait, cela rejoint ce qu'il a prêché : à partir du moment où l'on était dans le Christ, on avait la liberté absolue. Donc les partisans de la consommation de viande avaient beau jeu de dire : nous, on a la science.

Mais les autres qui étaient un peu plus réticents disaient que même si les dieux n'existent pas, on croit au Dieu de Jésus-Christ, c'est gênant, parce que nous avons alors l'apparence d'être des païens et de continuer notre paganisme. Que faut-il faire ? On sent très bien que dans la réponse de Paul, son réflexe fondamental c'est de dire : on a la liberté de la viande immolée aux idoles. Mais saint Paul se rend bien compte que cette liberté que prennent certains, menace l'unité ecclésiale. Cela risque de conduire à la division. Paul leur dit : ne vous prévalez pas trop de votre science, attention, la science elle enfle, comme il dit, cela donne une sorte de supériorité (chez saint Paul le verbe enfler veut dire rempli de vent, et donc qui risque de crever !), attention, n'allez pas trop dans ce sens, essayez plutôt de veiller à préserver l'unité ecclésiale.

On n'est jamais trop sorti de cette problématique. Elle recoupe en réalité des questions extrêmement profondes. Chacun de nos actes relève de notre liberté, et par conséquent, c'est vrai que la qualification morale de chaque acte que nous posons dépend de la liberté par laquelle nous voulons le faire. Mais en même temps chaque acte que nous posons a une répercussion sociale. Là, cela ne dépend plus tout à fait de nous. C'est cela que saint Paul veut dire : je veux bien que vous ayez une liberté, mais si vous l'utilisez pour risquer de briser l'unité, la cohésion et la communion de la communauté, sous prétexte de science, sous prétexte de liberté, vous risquez d'abîmer le Corps du Christ.

Vous voyez, c'est pour cela que parfois nos comportements moraux sont si compliqués. Pour saint Paul, comprenez bien, ce n'est pas de l'hypocrisie, c'est le fait de blesser, c'est le fait que quelqu'un qui ne comprend pas peut être vraiment désemparé par le comportement du frère qui croit savoir. Paul dit : on ne peut pas utiliser la liberté du Christ que je vous ai prêché pour détruire le Corps du Christ.

C'est intéressant parce que je crois que Paul ici, a mis sa communauté de Corinthe devant une difficulté à laquelle nous sommes toujours confrontés, c'est le fait d'être à la fois radicalement exigeant avec l'usage de notre liberté, pas de faux-semblant, pas de convention pure et simple pour se tirer des flûtes, mais attention, dans la manière même dont on utilise notre liberté, si c'est pour abîmer la communion ecclésiale, cela ne va pas.

 

AMEN