LE FIL TÉNU DE LA GRÂCE

1 Co 1, 26-31 ; Mt 19, 3-12

(5 février 2003)

Homélie du Frère Yves HABERT

Mont-Saint-Martin : les apôtres

Q

 

uand on parle de l'appel et qu'on demande : "quel texte associez-vous à ce thème de l'appel ?" Spontanément, je crois qu'on pense au jeune homme riche, à celui qui pratique tous les commandements, et Jésus lui dit : "Va, vends tout ce que tu as et puis suis-moi". On pense à Natanaël : "Quand tu étais sous ton figuier, je te connaissais". On pense à Lévi derrière son bureau de changeur, et au tableau du Caravage. On pense à ces sortes d'appels immédiats de Jésus dans l'évangile, qui appelle ainsi des hommes à le suivre.

       Je trouve que le texte que nous avons entendu dans la première lecture nous parle aussi de l'appel mais d'une façon un peu dépaysante, un peu différente. Saint Paul s'adresse à l'Église de Corinthe, pour lui dire : "Considérez votre appel !" Il ne va pas s'adresser à certains ou certaines dans cette Église de Corinthe, mais il s'adresse à toute l'Église de ce lieu. "Considérez votre appel". Vous connaissez, il n'y a pas beaucoup de gens sages, puissants ou de haute naissance. L'Église de Corinthe était-elle si différente de la nôtre ? Je ne crois pas. Il y a aussi dans notre Église toute la multitude de ceux qui sont appelés, et dans ceux qui sont appelés, il n'y a pas beaucoup de sages, de puissants, ni de gens de haute naissance, parce que cet appel de Dieu est vraiment jeté à tout le monde, d'abord comme une sorte de préalable à tout appel. C'est un appel très large, un appel qui ne tient pas compte des mérites même que nous pourrions avoir, ou des qualités et des dons que nous pourrions avoir, Cet appel est jeté comme cela, comme la graine dans le champ, ou comme le Christ quand Il nous parle des invités à la noce : puisque les premiers invités font défaut, et bien, il faut ramasser tous ceux qui traînent dans les rues.

       C'est vraiment fondamental avant toute réflexion sur l'appel, ou sur un appel particulier. Saint Paul n'a pas commencé par dire : un tel, un tel, un tel, parce qu'ils ont telle ou telle qualité, ils peuvent être dignes de l'appel de Dieu. Non, l'appel n'est pas adressé à une élite. Cet appel vient profondément de Dieu. C'est souligné d'une façon très particulière dans ce texte, pour dire que ce ne sont pas nos qualités, ce ne sont pas certaines choses que nous aurions en propre qui feraient que nous mériterions d'avoir un appel, mais précisément parce que nous sommes faibles, parce que nous ne sommes pas des sages, des puissants, ou de haute naissance, cet appel nous est adressé aussi. Cela veut dire cette grâce absolue de l'appel. Comme nous n'avons pas beaucoup de mérites que nous pourrions tenir entre nos mains, cet appel n'est pas adressé une fois pour toutes, comme une sorte d'appel lancé un jour, et nous en revivrions après, mais comme nous n'avons pas ces qualité nécessaires, nous sommes suspendus à l'appel de Dieu, parce que c'est Lui qui va nous donner cette intelligence particulière, cette force, cette naissance su baptême. Nous sommes comme l'araignée suspendue à son fil, et c'est comme cela que nous répondons à l'appel de Dieu, le fil ténu de la grâce qui nous suspend ainsi dans cet appel particulier, et qui fait notre joie. Ce que dit encore saint Paul dans ce texte qui est très intéressant au niveau de l'appel, c'est que cet appel n'est pas d'abord pour nous-mêmes mais d'abord pour la mission, puisque c'est dans cette sagesse que nous aurons la manière de confondre les sages selon le monde, dans cette puissance que donne Dieu que nous aurons la puissance. saint Paul n'envisage pas un appel en soi, un appel pour soi tout seul, et un appel qui serait en quelque sorte un petit bonheur personnel. C'est d'abord pour la mission. Saint Paul n'envisage même pas un appel qui ne soit pas pour la mission, c'est une évidence pour lui.

       Nous avons aussi le témoignage de sainte Agathe aujourd'hui, parce que l'appel n'est pas comme la plume qu'on rajouterait à notre chapeau, ce n'est pas non plus une rosette de la Légion d'honneur, mais l'appel est vraiment constitutif de notre vie. Ce qu'il y a de frappant dans tous ces martyrs, dans Agathe qui a refusé le mariage pour rester fidèle à sa vocation. Je crois que pour rester fidèle à sa foi chrétienne, c'est que cela a engagé toute sa vie, et que l'appel n'est pas quelque chose d'extérieur à nous, mais quelque chose qui nous saisit tout entier. Et justement, ces signes qui nous sont donnés par les martyrs, peuvent signifier cela, que l'appel nous saisit vraiment dans tout ce que nous sommes.

       Considérons notre appel, non pas l'appel particulier que nous avons peut-être reçu, mais considérons cet appel dans la mission toute grande et toute large de l'Église, suspendus à la grâce du Seigneur, appel qui engage toute notre vie.

 

       AMEN