DIEU D'ABORD !

1 Co 7, 32-35 ; Lc 14, 15-24

(25 octobre 1988)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Messe pour Didier MARCHESSAUX, 

(un des chercheurs qui a sauté sur une mine en Mauritanie.)

Fragilité de la vie

C

 

e passage de l'épître aux Corinthiens et celui qui le précède donne des arguments pour justifier la vocation à la virginité. Tout d'abord, saint Paul nous rappelle que : "Les temps se font courts". Nous sommes près de la fin des temps, il faut donc que nous vivions dans ce monde en étant détachés des réalités de ce monde. C'est pourquoi ceux qui achètent doivent vivre comme s'ils n'avaient rien qui leur appartienne, "ceux qui usent de ce monde comme s'ils n'en usaient pas, ceux qui pleurent comme s'ils ne pleuraient pas, ceux qui sont dans la joie comme s'ils n'étaient pas joyeux." Et de la même manière, "ceux qui sont mariés qu'ils vivent comme s'ils n'avaient pas d'époux ou d'épouse."

        C'était donc dans un contexte d'approche de la fin des temps que saint Paul recommandait la virginité. Cela ne veut pas dire que cet argument est caduc sous prétexte que, depuis saint Paul, nous nous sommes rendus compte que la fin des temps n'est toujours pas venue. Car c'est une des réalités fondamentales de la vie chrétienne que d'être toujours sous l'imminence de la fin des temps, même si les délais sont longs, et cela fait maintenant vingt siècles que Jésus est venu et il n'y a toujours pas eu de "retour du Christ", cela ne veut pas dire que nous ne sommes pas dans les derniers temps et que notre vie n'est plus sous l'urgence et l'irruption de la venue de Dieu. Pour toute vie chrétienne, il est fondamental de la vivre sans cesse dans l'attente, l'attente impatiente et l'attente imminente de Dieu. Aussi bien, si la fin du monde n'est pas peut-être prochaine, il n'empêche que pour chacun de nous, la fin de notre propre vie, et donc la fin de notre usage du monde, est peut-être extrêmement proche. Comme nous ne savons pas les circonstances de notre mort, nous devons toujours vivre avec ce sens très fort de la présence imminente de Dieu. Par conséquent l'argument de saint Paul demeure valable.

        Nous devons être polarisés par cette fin des temps. Cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas se marier, cela veut dire qu'on ne peut pas uniquement envisager toute notre vie sous l'angle de ce qui se passe ici-bas Nous devons donner la priorité à cette attente de Dieu qui, hors du mariage dans la virginité, ou dans le mariage, doit être la variable fondamentale à laquelle nous devons être attentifs.

       Dans un second temps saint Paul donne un autre argument :"Je voudrais que vous soyez exempts de soucis." Celui qui est marié a souci de son conjoint et des affaires de ce monde non seulement parce que l'amour conjugal est d'abord de ce monde, mais aussi parce qu'il entraîne une famille, des nécessités matérielles donc un travail professionnel et toutes sortes de soucis d'argent. "Tandis que celui qui n'est pas marié a souci des affaires du Seigneur, de plaire au Seigneur et il n'est pas partagé." C'est certainement l'argument fondamental qui donne valeur à la virginité. Le célibat, la virginité, c'est d'abord pour se consacrer au Seigneur, c'est-à-dire pour polariser toutes ses forces sur le service de Dieu, sur la prière, sur le désir du visage de Dieu et le souci de plaire au Seigneur.

       Pourtant, il ne faudrait pas pousser trop loin l'argument de saint Paul qui se place dans une attitude polémique pour montrer l'importance de la virginité. Il ne craint pas, chemin faisant, de minimiser un peu le mariage, ce en quoi il ne donne là qu'un aspect tout à fait partiel de la révélation chrétienne. Il ne faudrait pas croire, pour autant, que celui qui vit dans le mariage est dispensé de plaire au Seigneur, et même de plaire au Seigneur d'abord, avant (d'une certaine façon) de plaire à son conjoint. N'oublions pas que Jésus nous a dit : "Celui qui me préfère son père, sa mère, ses enfants, son épouse ou son mari, n'est pas digne de moi !" Donc, quel que soit l'état de vie dans lequel nous nous trouvons, nous devons, de toute façon, préférer le Seigneur à ceux qui nous sont les plus chers. Non pas pour aimer moins ceux qui nous sont chers, mais au contraire pour les aimer mieux et les aimer davantage car tout amour ne peut se fonder que sur la source de l'amour. Or c'est Dieu qui est la source de l'amour. Et contrairement aux impressions que nous avons parfois, ce n'est pas de notre propre cœur que nous tirons la puissance d'aimer mais c'est du cœur de Dieu. C'est Dieu qui communique à notre cœur son pouvoir d'aimer. C'est Dieu qui, sans cesse, depuis l'instant où Il nous a créés, et parce qu'Il nous soutient sans cesse dans l'être et dans l'existence et dans la puissance de vivre, c'est Dieu qui sans cesse nous donne ce pouvoir d'aimer qui est communication de son cœur à notre cœur. C'est pour quoi il ne faut pas aimer Dieu d'abord pour ne pas aimer les autres, mais aimer Dieu d'abord parce qu'Il est la source de tout amour, parce qu'il n'y a de possibilité d'amour dans notre vie que si, d'abord, nous sommes centrés sur l'amour de Dieu, Et à partir de cet amour de Dieu prioritaire, premier, unique en un certain sens, peut se développer dans notre cœur le pouvoir, la puissance, la force d'aimer tous les autres.

       Car ce qui vient de notre propre cœur, ce n'est pas l'amour de son épouse, de son époux ou de ses enfants, ce qui vient de notre propre cœur, c'est l'amour de soi, c'est le repliement sur soi, c'est l'égoïsme. Et pour pouvoir aimer les autres comme pour pouvoir aimer Dieu, il faut d'abord se laisser aimer par Dieu et laisser l'amour de Dieu remplir no­tre cœur.

       Alors que nous soyons appelés au célibat, à la virginité ou que nous soyons appelés au mariage, de toute façon Dieu est premier, premier aimé, premier servi, premier dans notre vie. Alors, quelle est la différence entre le célibat et le mariage ? La vocation au mariage est un appel à rencontrer l'amour de Dieu "à travers l'amour humain". L'amour humain s'enracine dans l'amour de Dieu, mais en même temps il est révélation de l'amour de Dieu. Quand notre cœur est touché profondément par l'amour d'un autre être, cette ouverture nous rend plus sensible à l'amour de Dieu. Et ainsi nous allons vers Dieu d'un même mouvement. Le même mouvement nous conduit à l'amour de l'autre et à l'amour de Dieu. Ainsi l'amour conjugal devient la manifestation et le lieu de rencontre de l'amour de Dieu. C'est la vocation propre au mariage de rencontrer Dieu à travers l'amour humain, comme en filigrane à travers un amour humain qui en est la révélation. La vocation au célibat et à la virginité consiste, au contraire, à essayer de rencontrer l'amour de Dieu "en direct". Non pas que nous puissions, avec notre cœur de chair, toucher directement Dieu. C'est là que la chose est plus délicate à comprendre. L'amour de Dieu se révèle à nous d'abord comme un appel comme un appel au-delà que nous ne pouvons pas saisir totalement dès ici-bas. Dans le célibat, dans la virginité, ce qui est premier d'abord, c'est la "vacance du cœur". C'est le fait que cœur accepte de n'être attaché (de la manière de l'amour conjugal) à personne. Non pas parce que Dieu remplacerait l'époux ou l'épouse, mais parce que Dieu nous appelle au-delà. Et tant que nous sommes ici-bas notre cœur restera de cette manière comme vide, comme se gardant pour "Celui que nous rencontrerons après cette vie".En cette vie, certes, nous connaissons le commencement, les prémices, le pressentiment et les prélibations de l'amour de Dieu, mais nous ne le connaissons que d'une façon très partielle, très imparfaite, très indirecte.

       Vous le savez bien, dans votre expérience de la prière, vous cherchez Dieu "à tâtons", nous essayons de le rejoindre, mais nous n'y arrivons jamais tout à fait. Et ce que nous expérimentons c'est surtout un certain silence, mais un silence que notre désir remplit d'une tendresse plus grande encore que si nous pouvions étreindre Dieu dès maintenant. Dieu nous attend et nous attendons Dieu, et c'est dans cette attente, dans cette vigilance que se trouve le cœur de celui qui a vocation au célibat ou à la virginité consacrée. Ce sont donc deux chemins. Ou bien aller vers l'amour de Dieu à travers un amour humain qui es est le signe et comme une sorte de pressentiment ici-bas. Ou bien aller à l'amour de Dieu dans le silence et le vide de l'attente afin qu'un jour cet amour éclate à nos yeux. Il ne s'agit donc pas de mesurer les vocations l'une par rapport à l'autre. "Chacun a sa vocation" .

       Nous sommes tous appelés au primat de l'amour de Dieu, mais les chemins sont différents et complémentaires. Personne ne peut vivre en vérité la vocation au mariage s'il ne connaît pas et ne comprend pas l'importance de la vocation au célibat et à la virginité. Et personne ne peut vivre en vérité la vocation à la virginité s'il ne comprend pas et n'admire pas la vocation au mariage. Car ce que ces deux vocations ont en commun, c'est la recherche de l'amour de Dieu, par de voies différentes certes mais complémentaires. Si nous ce comprenons pas cela c'est que nous faisons passer ce qui est particulier avant ce qui est essentiel, c'est-à-dire ce primat de la recherche de Dieu qui est l'absolu pour tous.

       AMEN