L'UNIVERSALITÉ DU SALUT

Rm 4, 8-12 ; Mt 7, 21-29

(20 juillet 2013)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Abraham père des croyants

H

eureux l'homme à qui le Seigneur n'impute pas de péché".

Frères et sœurs, saint Paul pose cette déclaration de bonheur, ne concerne-t-elle donc que les circoncis ou bien également les incirconcis, les païens, soit ceux qui se convertissent, soit peut-être ceux qui sont sur un chemin de conversion ?

Ce passage de l'épître aux Romains est une sorte de conclusion de tout ce que saint Paul a voulu démontrer jusqu'ici. Il a voulu montrer que l'humanité entière était appelée au salut, mais que cette même humanité en sa totalité, n'avait pas répondu à l'appel de Dieu. Etant, selon l'expression de saint Paul sous la colère de Dieu, c'est-à-dire cet amour rentré, n'a pas trouvé de point de chute dans la vie du cœur des hommes, tous sont donc soumis à la même Loi, l'incapacité par eux-mêmes de rétablir une relation avec Dieu.

Au moment où Paul veut montrer la gravité de l'étendue de la situation, il prend l'exemple d'Abraham comme celui qui le premier, au cœur de cette humanité marquée par le mal, la violence, le péché, a été le premier à sortir du lot. Il dit à ses interlocuteurs juifs de Rome que lorsque Abraham sort de cette situation et qu'il est proclamé bienheureux, c'est-à-dire qu'il est justifié selon le vocabulaire biblique, qu'il a retrouvé une relation avec Dieu parce que Dieu la lui a donnée. Est-ce que Abraham a eu besoin de quoique ce soit d'autre que la foi pour retrouver cette véritable relation avec Dieu ? il est évident que dans la tradition d'une certaine théologie juive que Paul connaît très bien, on considérait que pour entrer à nouveau dans une véritable relation humaine avec Dieu, il fallait la circoncision. Paul insiste en disant que lorsque Abraham est appelé, il n'est pas circoncis, il ne connaît pas la Loi, et d'une certaine manière, il ne pratique pas la Loi juive, et il est appelé quand même. Il est appelé comme païen. Abraham est le père du peuple d'Israël, mais il a été voulu dès le départ comme le père de toute l'humanité en tant que toute cette humanité est capable de croire.

C'est une vision des choses qui bouleverse non seulement la conscience juive de l'époque, mais aussi l'attitude vis-à-vis des païens, qui ne sont pas circoncis selon le vocabulaire de l'époque. Paul dit aux juifs : rendez-vous compte que vous êtes fils d'Abraham parce qu'il a cru, et vous n'êtes fils d'Abraham que si vous croyez. Mais quand on dit qu'Abraham est père par la foi, il est père de tous ceux qui sont capables d'une manière ou d'une autre d'adhérer par la foi au mystère du salut. C'est ainsi qu'il est le père de toute l'humanité. Abraham n'est pas uniquement le père du peuple juif, et c'est ce que Paul veut essayer de montrer de la façon la plus rigoureuse : si Abraham était simplement le père du peuple juif, alors la promesse ne pouvait qu'être adressée au peuple juif. L'accueil par Abraham de la justice de Dieu aurait limité la portée de l'acte de Dieu qui veut sauver. Quand Abraham est croyant, il le devient pas uniquement pour lui, comme si c'était lui qui allait être le réceptacle, le limitateur du don de la foi à l'humanité. Il est croyant pour toute l'humanité. C'est cela que Paul veut essayer de faire comprendre à ses coreligionnaires juifs : si vous voulez être fils d'Abraham il faut que vous ayez la foi comme lui, non pas une foi qui soit satisfaite d'être arrivée à un certain but, mais une foi qui vous ouvre nécessairement à la possibilité de salut, pas uniquement pour ceux qui font partie du peuple, mais pour toute l'humanité parce que c'est la volonté de Dieu de sauver toute l'humanité.

Même pour nous chrétiens, c'est quelque chose de difficile à comprendre. A certaines époques, l'Église a essayé de dire que le salut n'était que pour les croyants, chrétiens, catholiques, en excluant tous les autres. Ce n'est pas cela que Paul proclame dans son évangile. A partir du moment où j'accueille par la foi le salut de Dieu, où je reconnais dans l'acte même de croire que ce salut n'est pas uniquement réductible aux conditions que moi je pose, que ce soient la circoncision et la Loi d'un côté, ou l'observance des commandements de Dieu ou de l'Église, mais à partir du moment où j'ai la foi, la confiance dans la possibilité que Dieu a de sauver, je ne peux pas limiter cette capacité que Dieu a de sauver. Je ne peux pas la restreindre au fait d'être circoncis, baptisé, non, toute l'humanité désormais est sous la mouvance de la proposition du salut de Dieu.

C'est le fondement même de ce qu'on a appelé l'universalité de la religion chrétienne. Cette universalité n'est pas de mettre tout le monde sous le couvercle de la pratique religieuse. C'est plus subtil que cela. A partir du moment où nous croyons au salut de Dieu manifesté en Jésus-Christ notre foi ne nous permet pas de poser des limites à la proposition de salut de Dieu. Notre foi exige que nous acceptions que Dieu propose le salut comme il le veut, à toute l'humanité, et nous devenons nous-mêmes à cause de notre adhésion de foi, à cause de notre manière d'avoir confiance en Dieu, nous devenons adhérents au projet de Dieu de sauver toute l'humanité.

Frères et sœurs, l'idée de l'universalité, du catholicisme comme on l'a appelé, n'a rien à voir avec le fait d'augmenter le nombre des encartés du parti ! Ce n'est pas du tout une méthode de conquête, et c'est dommage qu'à certaines époques, on ait envisagé les missions comme un travail de conquête et d'amélioration des statistiques. La perception de la catholicité de l'universalité du salut ne vient pas de nous qui voudrions convertir tout le monde, mais cela vient de la proposition libre du salut de Dieu pour tous. Nous ne serons que les ouvriers, les témoins et les serviteurs, et cela demande une terrible humilité. Ce n'est pas un esprit de conquête, mais c'est un esprit de service.

C'est ce que Paul veut dire à propos d'Abraham : il était tout seul à croire. S'il avait cru que la foi était uniquement donnée à lui, que ce serait-il passé ? la foi se serait restreinte aux conditions de celui qui la reçoit, cela aurait fermé le système à tout jamais. C'est précisément parce qu'Abraham croit à cette parole : "En toi seront bénies toutes les nations" mais cela ne lui donne pas une condition de supériorité ou de grand maître. Au contraire, cela lui donne la responsabilité de faire que la foi ne soit pas un privilège gardé personnellement de façon égoïste ou égocentrique, mais que ce soit la reconnaissance qu'on est le premier à être le témoin de cette universalité du salut de Dieu.

Pour nous chrétiens aujourd'hui, c'est exactement la même chose. Paul peut dire que les païens sont logés à la même enseigne que les juifs. Si les païens récupèrent la foi pour se justifier eux-mêmes, c'est-à-dire se donner le moyen d'avoir prise sur Dieu et de s'accaparer le salut de Dieu, c'est aussi criminel que de vouloir limiter la foi aux conditions de la circoncision ou de la Loi. Cela tue l'économie même de la foi. C'est donc à cela que nous sommes invités à travers ce petit texte qui peut nous sembler un peu anodin, mais qui est en réalité un exposé sur les conditions de la proposition universelle du salut de Dieu à toute l'humanité, dont chacun de nous, quel qu'il soit, nous sommes les témoins et les serviteurs.

 

AMEN