LA FOI D'ABRAHAM

Rm 4, 1-8; Mt 7, 13-20

(19 juillet 2013)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Saint Paul - Arlet

F

rères et sœurs, nous sommes toujours dans ce parcours sinueux de discussion serrée que saint Paul tient avec son interlocuteur juif pour en arriver à cette conclusion fondamentale, c'est que tout homme qu'il soit païen, pour les juifs c'est évident, tout homme a besoin d'être sauvé et pour avoir besoin d'être sauvé, il faut que d'une manière ou d'une autre, qu'il ait commis le mal.

L'interlocuteur juif essaie de dire dans cette conversation imaginaire que les juifs sont déjà sauvés parce qu'ils observent la Loi, parce qu'ils ont la circoncision, parce qu'ils ont Abraham comme père. Nous avons la Loi … saint Paul a vite fait de dire : si tu crois que c'est la Loi qui sauve, mais la Loi tu n'es pas capable de l'observer. Tu es aussi incapable de faire des actes bons que ne l'est le païen. Tu te trompes quand tu juges le païen en disant qu'il est moins bien moralement que toi ! La circoncision, elle n'est qu'un signe extérieur, et elle ne remplace pas l'adhésion intérieure, ce qu'il appelle la circoncision du cœur, le désir d'obéir à la Loi.

Mais qu'en est-il de la descendance d'Abraham ? C'est beaucoup plus difficile à réfuter. Si on est le fils de celui à qui ont été faites les promesses, on doit recevoir les promesses, on doit donc en bénéficier. Si l'on est fils d'Abraham, saint Paul voit très bien que le fait de se réclamer de la descendance d'Abraham, le fait de se déclarer de tous ces lignages est important dans le cadre de la promesse. "Dieu a promis à toi et à toute ta descendance", si Dieu a promis à Abraham et à sa descendance, c'est que nous les juifs, comme l'interlocuteur auquel s'adresse saint Paul nous avons la promesse.

Paul va procéder en plusieurs étapes pour démontrer comme Dieu reste fidèle à ses promesses. A plusieurs reprises, saint Paul dira en parlant du peuple juif : "à lui les promesses". Est-ce que les promesses justifient le salut ? ces promesses à Abraham font tout ? Saint Paul, en rabbin inattaquable, d'une dialectique et d'une réputation sans faille de la théologie juive, commence par dire : Abraham a reçu les promesses et il en a été justifié, il a trouvé l'amitié divine. Mais comment a-t-il reçu la promesse ? Comment a-t-il été justifié ? Là, saint Paul a beau jeu de rappeler qu'Abraham a vécu avant Moïse, donc avant la Loi. Et dans la vie d'Abraham quand Dieu lui promet de le justifier c'est avant qu'Abraham lui-même ne soit circoncis. Par conséquent, si Abraham a été justifié, il a été justifié non par les œuvres de la Loi, il a été justifié par quelque chose, une attitude qui est précisément la foi : "Abraham crût et ce lui fut compté comme justice". C'est de là que vient son appellation de "Père des croyants". C'est une interprétation de saint Paul que les juifs hésitaient à faire. Pour les juifs, le véritable commencement de la judaïté réalisée et concrétisée, c'est la Loi, mais Abraham n'avait pas la Loi.

Pour saint Paul c'est facile de dire que si Abraham a été justifié quand il était simplement croyant, c'est parce qu'il avait confiance, et surtout quand il a accepté d'offrir son fils, unique descendance, comme Dieu le lui demandait. C'était bien la preuve de la foi, il n'y a pas de Loi qui tienne ! il n'y a pas de précepte à accomplir. Saint Paul insiste en disant : si vous voulez vraiment être les fils d'Abraham, revenez aux fondamentaux, revenez aux basiques, revenez à la foi. La foi est antérieure à la Loi. Il y a pour saint Paul une relecture de la foi de son époque qui démontre tout, qui à la fois montre que Dieu reste fidèle aux promesses faites à Abraham puisque tout se joue sur la foi, et qu'Abraham lui-même a été sauvé et justifié par la foi. Mais en même temps, cela resitue la Loi dans le contexte de la foi, comme n'étant qu'une manifestation de cette foi. Si Abraham est le père des croyants, il l'est aussi de ceux qui n'ont pas la Loi, car dans la mesure où les païens croient et font confiance à Dieu, ils vont vivre de la foi comme Abraham. Face aux interlocuteurs qu'il pouvait avoir, l'argumentation était irréfutable. Elle passait mal et saint Paul va être obligé d'argumenter : Abraham, oui, mais aussi sa descendance. Saint Paul insiste en recommandant aux juifs de ne pas se rallier trop rapidement à Abraham pour donner la nécessité de la Loi, car Abraham n'a pas vécu selon la Loi.

C'est une véritable polémique, qui pose des fondements nouveaux de l'existence religieuse. Il est certain que non seulement le judaïsme, mais toutes les religions de l'époque de saint Paul et aujourd'hui pour bon nombre de religions païennes, ont une vision de la religion qui n'est pas basée sur la foi mais sur des choses à faire pour être en bon ordre et en bonne relation avec Dieu. Si vous partez de ce côté, vous êtes des mercenaires, or, la foi est gratuite, c'est la grâce. Paul fait ici une transformation radicale de l'existence religieuse, car si la foi était l'observance des œuvres les juifs observeraient leurs œuvres, les païens observeraient leurs sacrifices aux dieux, et la religion serait une affaire de règlement de comptes avec le divin. Au contraire, saint Paul rappelle que le surgeon sur lequel tout le judaïsme est construit, ce n'est pas la Loi, mais c'est la foi d'Abraham.

Cela nous pose question à nous chrétiens. C'est facile de nous démarquer en attestant que nous avons la foi. Oui, mais il faut l'avoir comme Abraham, pas une foi qui consiste à dire, comme quand on demande aux parents qui présentent leur enfant au baptême : est-ce que vous croyez en Dieu et qui vous répondent : oui, je crois qu'il y a quelque chose ! Or, Abraham n'a pas cru en quelque chose, il a cru en quelqu'un, c'est tout différent. C'est l'attitude existentielle de l'abandon total à Dieu dans la confiance. Lorsque nous disons que nous sommes croyants, il faudrait que nous relisions ce chapitre quatrième des Romains, car si nous avons transformé la foi en une sorte de trafic intellectuel pour sérier les objets de la foi, les opinions intellectuelles sur la religion ne sont pas la foi.

Frères et sœurs, voyez à quel point ce texte est terrible pour nous, car il remet en question ce qu'est la foi et on ne répond pas sans réfléchir que pour les uns, c'est l'adhésion au Coran, pour d'autres, c'est la Bible, ou seulement l'Ancien Testament. Que cette lecture de l'épître aux Romains nous invite à considérer cette gratuité de la foi, cette confiance et cet abandon absolu à la puissance de Dieu qui justifie les croyants.

 

AMEN