LA CIRCONCISION SACREMENT DE L'ALLIANCE
Rm 2, 25-29 ; Mt 6, 24-34
(17 juillet 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Paul recevant la Loi - Arvord
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rères et sœurs, le passage de l'épître aux Romains de ce jour a été sans doute un des plus ravageurs dans l'histoire du christianisme occidental. En effet, Paul est en train d'établir la question de savoir quelle est la situation des hommes, aussi bien les païens que les juifs devant le salut par l'évangile du Christ. La thèse de saint Paul consiste à dire qu'en réalité, ils sont tous pareils; tous pécheurs, tous objets de ce qu'il appelle la colère de Dieu, cet amour refoulé qui revient à Dieu comme une offense. Tous aussi bien les païens que les juifs sont pécheurs devant Dieu, tous sont sous sa colère et tous ont donc besoin d'être sauvés. C'est pour cela qu'il veut arriver dans sa dialectique à ce résultat.
Pour les païens, ce n'est pas très difficile de montrer qu'ils sont tous perdus, le sens de la supériorité que les juifs avaient de leur vie et de leur éthique par rapport à celle du paganisme, saint Paul la partageait totalement. Il n'avait aucun complexe là-dessus, il pensait que tous les païens étaient corrompus. Cependant Paul dit qu'il y a quand même certains païens qui vivent la Loi inscrite à l'intérieur de leur cœur.
Mais ensuite, arrive la question des juifs : est-ce que les juifs sont dans la même situation ? Vous imaginez Paul, un docteur de la Loi pharisien, il est au courant de toutes les grandes théories du pharisaïsme de son époque et il va démontrer que tous les juifs sont aussi pécheurs que les païens. Il l'a déjà fait en montrant que lorsque les juifs croient juger les païens au nom de la Loi, sans s'en rendre compte, ils se jugent eux-mêmes parce qu'ils ne pratiquent pas intégralement la Loi. Il y a déjà là une charge terrible sur la possibilité pour les juifs de satisfaire aux exigences de la Loi, et pour saint Paul, c'est évidemment un levier important dans son argumentation.
Mais saint Paul connaissait aussi une autre objection pour souligner la supériorité du juif par rapport au salut, c'était la circoncision. Dans certains courants du judaïsme de l'époque, il y avait un bon nombre de docteurs juifs qui disaient que les juifs étaient pécheurs, mais ce qui les sauve, c'est la circoncision. Pourquoi ? non pas pour une raison extérieure, mais parce qu'à travers le signe de la circoncision, était marquée dans la chair le signe de l'Alliance de Dieu avec son peuple. A ce niveau-là, le peuple étant marqué du signe de l'Alliance, il ne pouvait pas être condamné. C'est un argument qui nous paraît un peu étonnant, mais qui se comprend assez bien, en tout cas dans le judaïsme de l'époque, ce qui caractérise une religion c'est une appartenance, aussi bien chez les païens que chez les juifs, et dire qu'on a été marqué jusque dans sa chair, ce que ne pratiquaient pas beaucoup de cultes païens qui n'avaient pas de marques corporelles d'appartenance religieuse, Paul dit que peut-être que la circoncision est comme une sorte de signe indélébile qui fait que même si on mène une vie un peu dissolue, on est sauvé parce qu'on est circoncis.
Paul engage alors une polémique assez violente qui sera détournée de son sens : si l'on est circoncis à l'extérieur, et qu'on ne vit pas la Loi à l'intérieur, on a le signe mais on n'a pas la réalité. Etre marqué comme appartenant à Dieu et ne pas faire ce que Dieu demande à ceux qui lui appartiennent, c'est pire que les païens. C'est ainsi qu'il dit : il y a des païens qui ne sont pas circoncis mais ils observent la Loi, et donc, ils ont la Loi à l'intérieur de leur cœur, donc ils sont circoncis intérieurement, spirituellement, et donc, ils sont meilleurs que les juifs.
Ce texte a été interprété dans la tradition chrétienne de façon assez redoutable, parce qu'on en a fait une généralisation sur la religion juive, disant que c'était une religion de l'extérieur, de la pratique identitaire, qui se base uniquement sur des gestes et des signes visibles et qui n'a plus la préoccupation de vouloir répondre aux exigences de la Loi. C'est un peu le fond de commerce de cet antijudaïsme qui n'a pas été la partie la plus glorieuse de la théologie chrétienne pendant tout le Moyen-Age et même beaucoup plus tard.
Paul ne voulait pas critiquer le judaïsme comme tel, mais c'était une critique de l'attitude religieuse comme telle. Il voulait dire une chose évidente pour les juifs mais aussi pour les chrétiens, c'est que toute religion qui ne serait qu'identitaire au sens moderne du terme est inadmissible. Il faut être clair. Si une religion se vit uniquement sur des critères identitaires, c'est une religion qui commence à tomber dans la perversion. Paul de ce point de vue n'est pas absolument novateur, car les prophètes avaient déjà dénoncé ces attitudes, Jésus lui-même avait vitupéré contre certains comportements des pharisiens, ce n'était pas nécessairement une critique du judaïsme comme tel, c'était une critique du comportement religieux. Si le comportement religieux se juge uniquement sur les signes extérieurs, ce qui ne veut pas dire qu'il faille les mépriser, mais si l'on croit que c'est uniquement la culture des signes qui donne à une religion d'être religieuse, c'est parfaitement faux. Paul qui est l'apôtre de la liberté chrétienne pense que les juifs qui sont circoncis, portent sur eux le signe d'appartenance gravée dans la chair de vivre l'exigence de l'Alliance, de vivre la Loi.
Paul ici, à partir de la Loi, propose une interprétation sacramentelle de la Loi. En fait, la circoncision est le sacrement de la Loi. Il développe disant que si les juifs n'ont que le signe extérieur, la religion si elle ne se vit pas de l'intérieur c'est pervers.
Cela rejoint un certain nombre de problèmes actuels de notre monde. Il est clair qu'aujourd'hui, à cause de la perte de repères, dans un univers postmoderne complètement livré à la subjectivité et à l'appréciation de chacun, où l'on croit chacun être sincère mais est-ce que la sincérité est la vérité ? il est certain que les replis religieux sont des replis identitaires. C'est ce qu'on appelle en général les intégrismes. En défendant l'acte extérieur, on finit par penser que c'est l'acte extérieur seul qui compte et constitue l'identité du croyant. Ce n'est pas un raisonnement chrétien. Ce n'est pas non plus le raisonnement de saint Paul qui dit exactement l'inverse.
Quand on relit cette épître aux Romains, qui est d'une actualité presque provocante, elle ramène les chrétiens devant cet aspect fondamental : nous avons nous aussi une religion sacramentelle qui n'est pas solidaire maintenant d'une marque dans la chair comme la circoncision, mais cette religion sacramentelle si elle ne reste qu'au niveau des signes, elle perd la vitalité, la vérité et finalement elle pervertit sa propre identité en ne s'attachant qu'aux signes au détriment de la vérité des exigences de la Loi et de l'Alliance.
AMEN