PARTENAIRES DE LA MEME PROMESSE

Rm 11, 1-2 a+11-15 ; Mt 20, 1-16

(5 septembre 2002)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Corinthe : une seule Alliance

L

 

es deux textes que nous venons d'entendre convergent vers un unique problème, celui de la situation du peuple juif par rapport à la venue du Messie et à l'annonce du Royaume qu'il accomplit au milieu de ce peuple.

C'est surtout le texte de saint Paul qui me paraît le plus explicite sur la question, et le plus révélateur, puisque vous le savez, saint Paul écrit son épître aux Romains, que nous lisons déjà depuis pas mal de semaines, et nous arrivons dans ce passage le plus délicat, le plus difficile, qui est celui par lequel Paul essaie de faire comprendre aux Romains la place du peuple d'Israël. Pour Paul en effet, toute l'humanité est sous la colère de Dieu, c'est-à-dire qu'elle est dans le péché, elle est indigne du salut que Dieu veut accomplir pour elle, ce salut est infiniment plus que ce que l'humanité attend, qu'elle soit païenne, grecque ou juive, déjà insérée dans l'économie du salut.

Seulement voilà, et c'est le grand problème, ceux-là même dont on aurait pu penser qu'ils ne comprendraient rien au salut parce qu'ils n'y ont pas été préparés, les grecs, les païens, répondent à cette annonce du salut. Et ceux qui avaient toutes les raisons d'y répondre parce qu'ils étaient préparés par l'enracinement dans une histoire, par les promesses, par la tradition des Pères, par le don de la Loi, ceux-là n'y répondent pas. A noter d'ailleurs que les choses ne sont pas coupées au couteau, puisque saint Paul prend bien soin d'expliquer que lui n'est pas le seul, mais plusieurs autres juifs ont cru à la Parole, et qu'évidemment, tous les païens n'ont pas cru non plus, par conséquent la frontière entre les deux, ceux qui acceptent la Promesse et ceux qui ne l'acceptent pas, n'est pas tracée de la même façon que juifs-païens. Il y a des juifs qui répondent, et d'autres qui ne répondent pas, il y a des païens qui répondent et d'autres qui ne répondent pas

Cependant, ce qui fait le scandale pour Paul, et qui est un scandale terrible, puisque lui-même fait partie de cette espèce d'élite spirituelle du peuple juif de son temps, c'est que pour Paul, au moment où il écrit, passer de synagogue en synagogue à travers tout le bassin méditerranéen, et qui se prépare à aller rencontrer la synagogue des Romains à Rome, chaque fois qu'il y est allé, cela a été pratiquement un échec. Par conséquent, c'est l'universalité du salut qui est mise en cause. saint Paul vient de démontrer dès le début que tout le monde a besoin d'être sauvé, le salut est universel et sans condition de la part de Dieu, mais alors, c'est l'écharde dans la chair de sa démonstration, tout le monde a besoin d'être sauvé, mais apparemment, il y a ses coreligionnaires qui ne veulent pas être sauvés. La Loi met-elle en cause l'universalité du propos de salut de Dieu ?

C'est cela le problème de l'épître aux Romains quand Paul parle des juifs. C'est là où Paul répond de cette façon très éclairante, mais qui n'a pas toujours été très bien comprise dans la tradition de l'Église, c'est le fait de dire qu'Israël, au nom de la Loi, refuse la Promesse, ne met pas en cause l'universalité du salut, car Israël ne peut pas sortir de la Promesse. Israël ne peut pas se situer en-dehors de la proposition de salut. Certes, il la refuse, il n'écoute pas la parole des messagers de l'évangile lorsqu'ils vont dans les synagogues, mais cela n'empêche que Dieu de son côté, comme partenaire de l'Alliance, ne refuse rien, ne revient en rien sur cette réalité d'Alliance. De telle sorte que, dit Paul, c'est cela qui crée la situation de jalousie. Que veut dire la jalousie pour Paul ? Il fait exprès d'appuyer le côté paradoxal de l'entrée des païens dans la Promesse du salut, pour dire que cela ne peut qu'exaspérer Israël. Et cela les exaspère parce qu'ils voient que d'autres entrent dans une Promesse dont ils sont l'origine, dont ils sont les premiers destinataires et normalement les bénéficiaires, et cependant, ils n'y entrent pas. C'est cette situation de conflit et de rivalité entre Israël et l'Église qui, pour Paul, est finalement le ressort même de son annonce de l'évangile. C'est tout à fait étonnant.

Ainsi, pour Paul, le fil conducteur, c'est de ne jamais refuser que d'aucune manière, Dieu puisse changer d'un iota le projet de dessein de salut pour toute l'humanité, y compris Israël. C'est la grande différence entre ce que dit Paul et parfois la manière dont une certaine tradition l'a lu. Paul finalement n'est pas tellement intéressé, il est choqué et provoqué par le refus des israélites à croire à l'évangile du salut, mais pour lui, ce n'est pas cela l'essentiel. Pour lui ce qui compte, c'est l'objectivité de la Promesse et de la proposition divine, et il dit que tant que Dieu propose et promet, il y a des chances que cela marche. C'est pour cette raison qu'à la fin, il raisonne comme vous l'avez entendu :"si leur chute a été cause du fait que les païens peuvent entrer dans l'Alliance, le jour où ils accepteront d'entrer dans l'Alliance ce sera une résurrection". C'est-à-dire que ce sera l'achèvement même du mystère de la Résurrection inauguré dans la personne du Christ au matin de sa Pâque.

Vous voyez que c'est une prise de position plus délicate que celle apparemment, nous prenons spontanément. Nous, nous partons de la différence des religions. Les israélites sont les israélites, et les chrétiens sont les chrétiens. Tant qu'on traite Israël et l'Église comme deux religions, c'est faux, on ne peut pas s'en sortir. Avec Israël, nous ne sommes pas dans ce qu'on appelle aujourd'hui d'un mot à la mode, le dialogue interreligieux. Il y a un abîme entre notre situation vis-à-vis d'Israël et vis-à-vis des musulmans. C'est un abîme, car dans le premier cas nous parlons dans la même Promesse, refusée ou acceptée. A la limite c'est le problème, mais cela n'empêche qu'objectivement, il y a la même Promesse. On ne peut pas dire la même chose pour les musulmans. C'est ce qui fait toute la difficulté et le côté ardu du dialogue judéo-chrétien : nous parlons en fait sur la base d'une même Promesse, mais qui est interprétée différemment par les uns et par les autres.

Cette lecture de l'épître aux Romains que nous faisons ces temps-ci, devrait nous aider à réviser un peu notre regard sur cette question. Comment juger notre propre foi chrétienne ? Il faut la juger à la même mesure que la foi des israélites dans l'Alliance. Pas avec la même attitude puisque Israël pour l'instant, récuse l'Alliance nouvelle en Jésus-Christ. Mais le fondement du problème est le même : nous vivons tous les deux de la même Promesse. C'est ce que dira Paul dans d'autres passages : c'est encore plus paradoxal puisque nous-mêmes, nous ne pouvons comprendre la Promesse que par Israël, ce qui est le plus compliqué de tout. Les païens, comme le dit Paul, cela ne pousse pas tout seul comme des champignons quand ils deviennent des croyants, ils ne peuvent pousser que sur le terreau de l'Alliance avec Moïse, Abraham, et les autres. C'est cela qui change tout.

Je pense que nous pouvons porter dans notre prière, à la fois le mystère d'Israël avec toutes les difficultés que cela représente, et le mystère de notre propre élection, parce que c'est le même problème pour nous. Nous ne pouvons pas comprendre notre propre appel, notre propre élection, notre propre appartenance au Christ en-dehors des mystères d'Israël. Les deux mystères, l'Église et Israël, ne sont pas posés côte à côte comme deux religions différentes, mais complètement imbriqués l'un dans l'autre. C'est toujours la même chose, dans les familles, c'est généralement ceux avec qui l'on s'entend le mieux ou de ceux qui sont les plus proches, avec lesquels on pique les plus grandes colères. C'est un peu notre problème : à cause même de la proximité de l'espérance et de la Promesse d'Israël, que nous leur sommes si profondément et si intimement liés, mais en même temps, à cause de la divergence sur la réponse, cela fait tellement mal.

Demandons à Dieu qui est le seul à pouvoir dénouer ce problème, d'agir dans le cœur des uns et des autres, pour qu'un jour, puisse avoir lieu cette résurrection des morts dont Paul parle dans le texte que nous avons entendu tout à l'heure.

 

AMEN