CROIRE EN LA PROMESSE

Rm 4, 13-17 ; Mt 8, 5-17

(24 juillet 2002)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Crépy-en-Valois : Saint Paul

F

 

rères et sœurs, avec le texte de l'épître aux Romains que nous avons entendu tout à l'heure, texte difficile, extrêmement subtil, nous sommes au cœur de la pensée de saint Paul. Saint Paul vient de montrer l'exemple d'Abraham, et qu'Abraham est un juste, c'est-à-dire un ami de Dieu, parce qu'il a cru. Et, dit saint Paul, il a cru avant la Loi, sans la Loi, puisque non seulement il a cru avant que la Loi soit donnée à Moïse au Sinaï pour tout le peuple, mais il a cru, avant même d'appliquer comme par anticipation, un des préceptes fondamentaux de la loi, la circoncision.

Autrement dit, ce que Paul veut dire, c'est une chose qu'on rabâche tout le temps d'ailleurs, c'est que c'est la foi qui sauve. C'est la foi et non pas la Loi. Accomplir les œuvres de la Loi comme le prétendait tout un pan du judaïsme de l'époque, dont saint Paul avait fait partie puisqu'il était lui-même pharisien, cela ne peut pas sauver.

Evidemment, nous de notre côté, si on l'apprécie à la mesure de la sensibilité moderne, cela nous paraît un tout petit peu sévère parce qu'on dit, quand on obéit à la Loi, on se donne du mal, ce n'est pas si simple que cela d'obéir aux préceptes. Même si on est chrétien aujourd'hui, il y a les commandements de Dieu qui durent toujours, d'ailleurs la Loi n'est pas abolie, et la plupart du temps on se fait beaucoup plus suer avec les commandements de Dieu qu'avec les dogmes de la foi. Croire, en général du point de vue de l'effort humain et de toute la tension de notre être, cela ne mange pas de pain, tandis que accomplir les œuvres et les exigences de la Loi, ce n'est pas facile du tout.

C'est peut-être là que nous ne comprenons pas exactement ce que veut dire saint Paul. Pour saint Paul, et c'est là où je crois qu'il est vraiment un très grand novateur, pas simplement par rapport au judaïsme, mais par rapport à la pensée, (on peut dire que c'est un des plus grands révolutionnaires religieux), il veut dire ceci : quand on obéit à une loi, on obéit, un point c'est tout. On obéit, et alors on est en règle avec la Loi, ou l'on n'obéit pas et dans ce cas-là, il peut y avoir sanction. Mais de soi, la Loi n'apporte rien. Quand vous lisez en vous promenant dans un jardin : "Il est interdit de marcher sur les pelouses", vous ne marchez pas sur la pelouse (évidemment, un français, dès qu'il voit qu'il ne faut pas marcher sur la pelouse, il se précipite dessus), mais normalement, quand vous avez vu cet écriteau, vous vous abstenez de marcher sur la pelouse et c'est tout. Cela ne vous apporte pas de bien-être particulier, en général, c'est plutôt à la pelouse que cela fait du bien, mais cela ne change rien. C'est la difficulté de la Loi. Il faut la Loi pour pouvoir vivre ensemble, mais en soi, la Loi ne vous apporte rien. Vous pouvez regarder tous les préceptes, toutes les lois, et si vous y réfléchissez, c'est pour cette raison qu'il faut des sanctions. Comme parfois le fait d'obéir à la Loi n'apporte rien, il faut bien que le fait de ne pas obéir vous fasse des ennuis pour vous faire obéir. Les sanctions de la Loi sont là uniquement pour vous dire : il faut obéir à la Loi, parce que si vous n'y obéissez pas, vous allez voir ce que vous allez voir, vous allez faire trois mois de prison avec sursis. Mais en réalité ce sont des sanctions inventées par les hommes pour qu'on obéisse à la Loi. C'est bien la preuve évidente que la Loi n'apporte rien puisqu'on est obligé de mettre des sanctions à la clé pour que cela marche.

Que dit saint Paul ? Quand on fait quelque chose dans la foi, on est tendu vers un résultat. Pourquoi est-on tendu vers un résultat ? Parce que la foi est portée par une promesse. Quand je fais confiance à quelqu'un, j'ai une relation dynamique avec cette personne, pas même de façon intéressée, mais elle peut m'apporter quelque chose. Au fond, c'est là que se situe la grande différence. La Loi n'apporte rien, la foi peut apporter tout. C'est d'ailleurs ce qu'on voit dans l'éducation d'un enfant. Si vous éduquez un enfant uniquement avec des interdits : ne touche pas à l'appareil de photo de papa, ne touche pas à la batterie de cuisine de maman, ne touche pas à la porcelaine de Chine, vous êtes sûrs que le gamin, cela deviendra un "nul", un traumatisé de première, qui n'aura aucune initiative, aucun courage, aucune audace, aucun goût de vivre. Si au contraire la dynamique même de l'éducation est fondée sur le rapport de confiance, à ce moment-là, l'enfant va véritablement s'épanouir.

C'est ce que saint Paul veut expliquer du point de vue religieux. Si je situe mon rapport à Dieu uniquement par rapport à la Loi, je fais de Dieu une caricature qui interdit, qui autorise, qui défend et qui punit, un Dieu qui ne m'apporte rien. C'est un Dieu sec, comme un papa sévère ! Il y a des tas de gens qui se régalent avec ce Dieu-là, mais il est imbuvable, il est odieux (sans jeu de mots), il est abominable. C'est cela que saint Paul veut dire : si vous continuez à "faire joujou" avec le Dieu de la Loi, c'est la stérilité totale. C'est précisément parce que Dieu s'est fait promesse à Abraham qu'Il a suscité la foi, et qu'il a entrepris de fonder un rapport de l'homme à Dieu dans un rapport dynamique d'épanouissement, d'enrichissement, d'amélioration de l'être même de l'homme. L'homme qui reçoit des promesses est "enrichi" par la promesse.

C'était cela le débat de Paul avec les pharisiens. La plupart du temps on se demande comment faisaient les pharisiens, ils étaient très vertueux pour obéir à la Loi. Oui, ils obéissaient à la Loi, un point c'est tout ! A la limite, pour eux, la gloire, c'était de ne pas chercher de récompense. Ils le faisaient, parce qu'il fallait le faire. Il y a des gens comme ça, à l'armée, c'est pareil, la consigne, vous le faites, tant pis si l'adjudant est idiot, vous le faites. C'est précisément ce que Paul dit : on ne peut pas vivre avec cela. On ne peut vivre que sur le mode d'une relation de foi et de confiance. Mais c'est là où réside toute l'ambiguïté, c'est qu'en réalité, l'obéissance pure à la Loi pure n'existe pas vraiment. En fait, il y a déjà dans la Loi une certaine tendance et une certaine dynamique vers Dieu, sinon on ne s'y intéresserait pas du tout. Ce que saint Paul veut bien dégager, c'est qu'entre ces deux valeurs, qui sont très liées l'une à l'autre et qui ont entre les deux une zone de dégradé, il ne faut pas hésiter : il y a déjà dans la Loi, effectivement, quelque chose de la foi, parce que quand j'obéis à la Loi, c'est que je lui fais un minimum de confiance. Seulement, il ne faut pas que ce soit la Loi qui étouffe la foi. Il faut que ce soit la foi qui donne le sens à la Loi. C'est pour cela que saint Paul pourra dire plus loin que la Loi est bonne. On peut comprendre le don de la Loi à partir de la foi d'Abraham, mais pas l'inverse.

Vous voyez, c'est toujours la même chose, on croit que saint Paul renverse les données du judaïsme, en réalité, il les révèle. C'est exactement l'application de la Parole de Jésus :"Je ne suis pas venu abolir la Loi, mais la conduire à son terme". C'est-à-dire lui donner la plénitude des promesses dont elle est le signe et le sacrement.

C'est pour cela que pour nous, encore aujourd'hui, il est extrêmement délicat de vivre vraiment à la manière paulinienne, car la plupart du temps, on a toujours des positions de repli sur la Loi et non pas sur la foi. On vit souvent parce que "c'est autorisé ou défendu". On ne vit pas parce que c'est la promesse que Dieu fait, c'est très dommage.

Que la poursuite de notre lecture de l'épître de saint Paul aux Romains nous amène vraiment à redécouvrir le sens profond de cette relation que Dieu a voulu instaurer avec nous, dans toute la nouveauté de la foi.

 

AMEN