QUAND PAUL PARLE DE JUSTIFICATION

Rm 1, 8-17 ; Mt 5, 27-32

(9 juillet 2002)

Homélie du Frère Daniel Bourgeois

Rome : Le millaire d'or

F

 

rères et sœurs, la liturgie nous propose depuis hier, la lecture courante de l'épître aux Romains. Vous le savez maintenant, dans la liturgie d'après Vatican II, pour aider les chrétiens à mieux entrer dans le mystère de l'Ecriture, nous lisons tranche par tranche les grands textes de la Bible, au lieu de les lire par petits morceaux dispersés, pendant les lectures des jours ordinaires on lit de façon cohérente, un texte. L'épître aux Romains est sans doute un des plus grands textes du Nouveau Testament. On ne connaît pas très bien les circonstances, mais il semble que saint Paul qui venait d'accomplir tout un ensemble de voyages de mission et d'évangélisation dans la partie orientale du bassin méditerranéen, n'était pas allé plus loin que Corinthe, et il envisage maintenant, dans une politique d'évangélisation extrêmement concertée, d'aborder la deuxième moitié du bassin de la Méditerranée, et c'est ainsi qu'il projette d'aller à Rome. Il dit même dans cette épître, à la fin, qu'il compte bien aller en Espagne. Ce qui montre que saint Paul a une perspective de l'évangélisation ex­trêmement cohérente, il veut toucher les grands centres urbains du bassin de la Méditerranée pour arriver à constituer des petites équipes d'évangélisateurs, qui ensuite se disperseront à partir de ces grands centres urbains pour pénétrer à l'intérieur des terres.

Cela dit, puisqu'il veut aller à Rome, et qu'il sait qu'il y a déjà une communauté importante à Rome puisqu'elle existe sans doute depuis les années 45, il a d'excellentes nouvelles de Rome où il a deux amis Priscille et Aquila, qui ont été chassés de Rome en 48 et qui lui ont raconté ce qui se passait : sans doute des éléments de tension entre des éléments convertis au christianisme et la communauté juive elle-même qui vivait à Rome, dans le Transtévère, où il y avait une synagogue importante. Par conséquent, si Paul doit aller à Rome, il faut qu'il montre "patte blanche". Il n'a pas tout à fait une histoire "clean" par rapport aux yeux des communautés chrétiennes, et surtout des communautés juives. On sait qu'il a semé un peu la panique dans plusieurs synagogues du bassin méditerranéen, donc, quand il va aller à Rome, il doit dire quel est son évangile. Au fond, qui s'est toujours un peu senti complexé et contesté dans sa manière d'évangéliser, on lui disait toujours que ce n'était pas tout à fait exactement comme cela que les autres apôtres disaient, Paul fait de l'épître aux Romains, son "challenge", son passage du baccalauréat, son grand oral de sciences-po, pour montrer que son évangile est absolument irréprochable.

C'est pour cette raison que dans toute la tradition chrétienne, quand on lira l'épître aux Romains, on la lira comme le cœur du cœur de l'annonce de l'évangile de Paul. Or, le passage que nous avons lu aujourd'hui est très intéressant pour une raison toute simple. De quoi va-t-il leur parler ? C'est normal, il va leur parler du cœur du problème, c'est-à-dire le salut. Salut, dans la bouche de Paul, cela s'appelle généralement : justification. Aujourd'hui, on ne dirait plus la même chose. A l'époque, justification cela voulait dire : Dieu qui prend juste l'homme pécheur en face de Lui, pour que cet homme pécheur ayant reçu la justice, puisse redécouvrir l'amitié de Dieu. Or, qu'est-ce que l'amitié de Dieu sinon le salut ? Par conséquent, quand vous lisez l'épître aux Romains, ne vous faites pas de grand souci : quand vous lisez "justification, justifiés", pensez "salut, amitié divine" qui s'adresse à un pécheur qui normalement ne la mérite pas. Par conséquent le salut, la justification, sont immérités. C'est précisément là-dessus que Paul va poser le problème. Il va dire : comment est-on justifié ? Vous l'avez entendu, il dit : "Je ne rougis pas de l'évangile, car il est une force de salut pour le croyant, force de justification, parce que l'évangile se révèle, la justice de Dieu se révèle de la foi à la foi, comme il est écrit : le juste vivra de la foi". Cela paraît très mystérieux, mais c'est pourtant extraordinairement lumineux.

Saint Paul dit : comment peut-on devenir justifié, c'est-à-dire ami de Dieu, c'est-à-dire sauvé ? Il n'y a qu'un chemin, c'est l'évangile. Alors, on peut imaginer deux choses : ou bien on reçoit l'évangile comme un "melling", comme font aujourd'hui les Trois Suisses ou la Redoute à Roubaix, qui vous envoient leur catalogue, et à ce moment-là, Jésus s'est trompé d'époque, il aurait dû attendre l'informatique, et à ce moment-là, l'évangile, c'est la diffusion, d'un message. C'est parfois ce qu'on a cru : qu'on était justifié parce qu'on avait compris l'épître aux Romains et le message de Paul. Or précisément, Paul dit : "Je ne rougis pas de l'évangile", ce n'est pas un message, mais c'est la force de la justification pour le salut de tout croyant, et la justice passe de la foi à la foi. Autrement dit, l'évangile, avant d'être un message, avant d'être une doctrine, c'est la force qui passe de croyant en croyant, pour soulever, régénérer un peuple nouveau qui croit en Dieu par Jésus-Christ.

C'est pour cela que ce petit prologue de l'épître aux Romains est si important. Paul dit :"Je vais vous parler de mon évangile". Ne le prenez pas surtout pour une simple doctrine, reconnaissez d'abord que mon évangile, c'est la force du salut de Dieu qui passe de bouche à oreille, d'évangélisateur à évangélisés, comme je suis allé le passer à Corinthe, à Ephèse, et ailleurs, je viens vous le passer à vous les Romains. Il faudrait pour bien se mettre dans la perspective de saint Paul considérer l'évangile non pas comme simplement un ensemble de doctrines, un corps de doctrines, il faut plutôt penser l'évangile comme un réseau de "web". Le passage même de personnes à personnes, le réseau de communication de la force de justification en Dieu. A ce moment-là, l'évangile devient non pas un corps de doctrines qui risque d'être mort à tout moment, mais il devient vraiment le tissu, le réseau, la toile d'araignée, le "web" littéralement qui passe de personnes en personne, pour transmettre la Parole de vie et la justification du salut.

Je crois que maintenant, au fur et à mesure que nous allons lire cette épître aux Romains, ce sera très important de garder cela à l'esprit, car cela commence en Abraham, cela continue en Jésus-Christ, et cela s'achèvera à la fin des temps, cela continue par Paul, et cela continue par nous aujourd'hui. Nous-mêmes, lorsque nous croyons à l'évangile, nous ne croyons pas simplement à un corps de doctrines annoncées par Jésus-Christ et consignées par les évangélistes, nous croyons à l'évangile comme cette puissance de salut qui passe des uns aux autres, par toute l'histoire de l'Église, l'histoire de nos communautés et l'histoire de nos relation personnelles. C'est cela d'abord l'évangile.

 

AMEN