LÀ OU LE PÉCHÉ A ABONDÉ
Rm 5, 12-21 ; Lc 13, 31-35
(23 octobre 1984)
Homélie du Frère Michel MORIN

Martrin : Le don de la Loi
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ans ce passage de l'épître aux Romains, plusieurs phrases demandent à être explicitées ou éclairées. J'en retiendrai simplement une : "Quand la Loi est intervenue, c'est afin que la transgression se multipliât." Et Paul ajoute: "Mais là où le péché s'est multiplié, la grâce a surabondé." Pour comprendre cette double expression, il faut bien savoir que le Christ, par son obéissance à la volonté du Père, est venu manifester une obéissance nouvelle, l'obéissance non plus à une loi, mais l'obéissance à un amour : l'amour du Père pour les hommes pécheurs. A travers cette obéissance nouvelle qui est le fondement de l'Alliance nouvelle et éternelle, s'est manifestée une justice nouvelle, celle du Père, que saint Paul a déjà expliquée dans les paragraphes qui précèdent celui-ci.
Paul affirme d'abord ce lien de solidarité fondamentale qui existe entre les hommes, dans le péché commis en Adam. Il manifeste aussi que Dieu n'a pas abandonné l'homme à son péché, qu'Il ne l'a pas renvoyé au néant d'où il venait, mais qu'Il a commencé à vouloir que cet homme revienne vers Lui. Et le premier mouvement que Dieu a manifesté pour l'homme pécheur, c'est de lui avoir donné la Loi. La Loi était une exigence d'obéissance, d'enseignement de la justice de Dieu, afin qu'en la pratiquant, l'homme ne s'enfonce pas davantage dans son péché. Mais il a toujours été clair que cette Loi ne "sauvait" pas profondément l'homme dans son péché.
En donnant cette Loi au peuple d'Israël, Dieu n'a pas voulu rendre l'homme davantage pécheur. C'est là qu'il faut bien comprendre cette expression : "La Loi est intervenue afin que la transgression se multipliât." Il ne faut pas penser que la Loi a été donnée pour la multiplication matérielle des péchés, pour que l'homme, connaissant une loi et ne la suivant pas, puisse commettre davantage de péchés. C'est une vision humaine du péché, une vision quantitative que Dieu n'a pas du tout. L'important ce ne sont pas les péchés que nous faisons, si graves soient-ils. L'important aux yeux de Dieu, c'est que nous sommes pécheurs, c'est la rupture d'alliance qui a brisé en nous toute communion possible avec Dieu. C'est dans ce sens qu'il faut comprendre que "la Loi est intervenue afin que la transgression se multipliât." La Loi n'a pas engendré plus de péchés. Elle a simplement voulu faire comprendre à l'homme son état de pécheur. Avec la Loi venue de Dieu, avec cet éclairage de Dieu sur sa propre vie, sur son propre péché, l'homme devait prendre une conscience plus forte de son état de péché. C'est la transgression qui devait se multiplier, ou plus exactement dont nous devions multiplier la gravité, approfondir cette gravité qui fait que l'homme ne pouvait plus entrer et vivre dans la communion avec Dieu. Donc il ne faut pas croire que la Loi devait engendrer plus de péchés. Notre péché c'est notre rupture fondamentale avec Dieu, et tous les péchés que nous faisons ne sont qu'une façon de monnayer cette rupture fondamentale selon les occasions qui nous sont données. Mais notre péché nos péchés ne nous rendent pas pires que nous sommes. Nous sommes pécheurs. La multiplication de nos péchés ne nous rend pas plus pécheurs encore, mais simplement manifeste à nos yeux ce que nous sommes réellement, c'est-à-dire des hommes dans le péché, des hommes dans cette séparation profonde d'avec la communion de Dieu.
La Loi a donc été donnée, elle est intervenue comme une lumière venant de Dieu, pour éclairer l'homme dans son état de péché, mais pas pour le sauver. Mais, avec cette lumière de la loi, l'homme devait commencer à prendre la mesure de son péché et déjà sentir, dans le don de cette loi, un appel à la conversion, un appel au repentir, un appel au retour vers la communion de Dieu. Et c'est là le grand drame du peuple d'Israël, c'est qu'il a fait une confusion tragique entre ce qu'est cette Loi, telle qu'il la pratiquait, et le but avec lequel cette Loi lui a été donnée. Le peuple d'Israël a compris cette Loi non pas comme un éclairage sur son péché pour provoquer sa conversion, mais comme quelque chose qui allait le sauver s'il pratiquait cette Loi. C'est la confusion des pharisiens, c'est la confusion du peuple d'Israël, qui a pris l'instrument pour la fin, qui a cru que dans la perfection morale il était sauvé et qu'il avait droit, à cause de cette pratique de la Loi, à mériter devant Dieu C'est le grand drame du peuple d'Israël qui a obscurci ses veux et fait grandir son péché, parce que prenant la Loi comme but de sa vie, cela a entraîné l'orgueil : être sauvé par ce que nous faisons. C'est cela le drame des pharisiens le Christ n'a jamais reproché aux pharisiens d'être vertueux, il ne le pouvait pas car ils étaient vraiment vertueux, mais Il leur a reproché de prendre leur vertu comme salut et comme droit au salut.
C'est cela cette transgression fondamentale de la Loi qui est beaucoup plus grave que de ne pas la pratiquer. C'est d'en avoir transgressé, modifié le sens profond. C'est d'avoir détourné la volonté de Dieu de sauver le peuple. Et saint Paul ajoute cet élément extrêmement important : "Là où le péché s'est multiplié, la grâce a surabondé." C'est dans le peuple d'Israël que s'est multipliée, que s'est enténébrée cette confusion de la Loi, et c'est dans le peuple d'Israël que la grâce a été donnée, car la première grâce, la grâce unique, c'est la personne même du Christ, dans la chair humaine, et dans la chair du peuple juif, afin qu'il puisse retourner son cœur vers Dieu, non plus en pratiquant une loi, mais en aimant Dieu, en reconnaissant la personne même de Dieu dans le Fils unique. Mais il ne le pouvait plus parce qu'il était trop figé et trop corseté dans la pratique de la Loi, il ne "mouillait plus à la grâce" comme dit Charles Péguy.
Nous, nous ne vivons pas "sous la Loi", nous ne sommes pas du peuple d'Israël, mais nous sommes pécheurs. Il ne faudrait pas, aujourd'hui, faire la même confusion, prendre ce qui est de la Loi, dans l'Église, dans les commandements, dans les commandements de l'Église, de tout ce qui est l'aspect moral de notre vie, pour ce qui nous sauve. Car, à ce moment-là la Loi ferait vraiment abonder le péché en nous, puisque nous la prendrions pour un but à accomplir pour notre gloire et non pas comme un éclairage, comme un guide qui doit nous conduire vers un amour de quelqu'un et non pas seulement vers un accomplissement de lois ou de commandements. Cette tentation est toujours celle des hommes, de ramener à eux ce que Dieu nous donne. La Loi, elle est pour nous, mais nous ne sommes pas pour la Loi. Nous sommes pour le Christ. Il faut donc que nous sachions utiliser ce qui est légal dans notre foi, ce qui est commandement car nous en avons besoin, non pas pour nous perfectionner humainement ou religieusement, mais pour sentir là où est notre péché et nous convertir à l'amour miséricordieux de la grâce de Dieu qui nous est donnée en personne.
Alors cette parole de Paul pourra vraiment s'accomplir en nous : Là où est notre péché, par l'éclairage de la Loi nouvelle, nous recevons la grâce qui est la personne même de Jésus-Christ. Et c'est cela qui va nous être donné maintenant dans son corps et son sang, pour que nous soyons réellement sauvés au plus profond de nous-mêmes.
AMEN