JUSTIFIÉS PAR LA GRÂCE DE DIEU

Rm 3, 21-29 ; Lc 12, 39-48

(13 octobre 1984)

Homélie du Frère Michel MORIN

Pompéi : sacrifice

L

 

'apôtre Paul annonce que "les hommes seront justifiés par la faveur de la grâce de Dieu, en vertu de la Rédemption accomplie dans le Christ Jésus." Toute l'épître aux Romains est une construction très théologique pour manifester qu'en Dieu seul repose la justice authentique, définitive et vraie, et que cette justice a été manifestée à tous les hommes, juifs et grecs c'est-à-dire païens, dans la Rédemption, dans la mort, dans le sacrifice du Christ. Puis, dans un second temps, Paul expliquera comment cette Rédemption s'accomplit dans la vie chrétienne, dans l'existence humaine par l'œuvre de la justification. Mais avant d'entrer dans cet agir chrétien en fonction de la justice de Dieu, Paul pose les bases objectives, les fondements réels de tout salut, de notre salut et de celui de tous les hommes.

Pour bien comprendre quelles sont ces bases objectives, il faut se rappeler ce qu'étaient, dans l'Ancien Testament, les sacrifices, ou plutôt un aspect particulier de certains sacrifices. Lorsque les pécheurs voulaient retrouver la communion avec Dieu, ils offraient eux-mêmes un sacrifice, ils prenaient l'initiative de faire l'offrande d'une victime. En répandant le sang de cette victime, ils voulaient manifester à Dieu leur repentir, leur désir de changement de vie, et ils voulaient agréer le pardon afin de retrouver la communion avec Dieu. Ceci était vrai aussi d'autres cultes de non-croyants où le sacrifice était offert à des dieux, lorsque le pécheur voulait se réconcilier les divinités. Cette manière-là qui vient de l'initiative de l'homme avait comme but la réponse de Dieu.

Il faut comprendre aussi ce qu'était la libération des esclaves dans l'antiquité. Pour qu'un esclave soit libéré, il fallait qu'il verse une somme d'argent, un pécule, au dieu de la libération, au Dieu libérateur, au dieu qui allait le délivrer. Et ce n'est qu'en fonction de la somme remise qu'il pouvait compter sur sa libération.

Ce qui tout à fait nouveau, dans la pensée de Paul et dans le mystère chrétien et c'est cela qui a causé"le scandale des juifs ou la folie des païens", c'est que désormais il n'y a plus de sacrifice qui vienne de l'initiative propre de l'homme. Nous ne sommes pas sauvés par notre propre initiative, par nos sentiments intérieurs ou nos dispositions subjectives. Nous ne sommes pas sauvés par les sacrifices que nous pouvons faire, quelle que soit leur difficulté, leur importance ou leur régularité. Si nous pensons cela, nous sommes encore dans un régime de l'Ancien Testament si ce n'est un régime tout à fait païen. Paul annonce que le salut, que notre salut est un acte purement gratuit de la justice de Dieu, que nous n'y pouvons absolument rien, que nous n'avons pas à donner, que nous n'avons pas à rendre quoi que ce soit. Il n'y a absolument pas l'ombre du moindre commerce, du moindre échange. Il n'en est pas dans la foi chrétienne comme dans l'Ancien Testament, Dieu ne nous sauve pas parce que nous faisons un pas vers Lui, même quand c'est pour manifester notre repentir ou notre demande de pardon.

C'est cela qui a probablement causé tant de remous dans la pensée juive de l'époque de Paul. Et peut-être encore aujourd'hui cela, cette pure gratuité de Dieu cette pure grâce de Dieu, nous choque-t-elle encore parce que Dieu, et c'est un des propos de l'épître aux Romains, veut manifester sa justice par la miséricorde. Et la miséricorde est un don qui ne demande rien, qui n'attend rien avant d'être donné. Ce n'est pas la monnaie de notre pièce, si forte que soit notre pièce. Et cette miséricorde de Dieu, qui accomplit notre salut, a été manifestée par ce que Paul appelle "la vertu de la Rédemption, accomplie dans le Christ Jésus."

Je disais, tout à l'heure, en évoquant les sacrifices anciens, que ce salut ne vient pas de notre initiative, Il vient de la manifestation de la justice de Dieu dans le sacrifice du Christ. En venant sur la terre, le Christ a dit : "Tu ne veux ni sacrifice, ni holocauste, mais Je viens parce que Tu m'as donné un corps " le corps de cette chair humaine que nous sommes. Et c'est cet unique sacrifice du corps du Christ livré, de son sang versé qui, désormais, nous donne le pardon, sans que nous-mêmes nous ayons de sacrifice à faire pour préparer cela. C'est le sacrifice du Christ qui nous rachète, qui nous manifeste la miséricorde de Dieu, qui la rend féconde dans notre propre cœur, qui est la source de notre justification, de toute notre vie, de tout notre agir chrétien.

Le Christ s'est fait esclave et c'est sa vie humaine qu'il a donnée au Père pour que nous puissions être libérés de cet esclavage du péché et de la mort. Désormais, à cause de cela même, nous sommes des hommes libres, et nous sommes des hommes libérés de toute nécessité d'offrir un quelconque sacrifice. Si nous faisions cela, c'est que, au fond, nous ne croyons pas que le sacrifice du Christ unique est suffisant pour notre propre salut. La seule condition qui soit demandée, et l'apôtre Paul le manifeste, c'est de recevoir cela dans la foi. Dans la foi en la justice de Dieu, manifestée par la mort du Christ, son sang versé pour la rémission des péchés et pour notre libération de tout mal. C'est de recevoir cette croix du Christ comme un acte non pas de mort mais de vie, et par la foi au Christ, nous entrons désormais, sans sacrifice aucun, sans holocauste, sans rien paver, dans la miséricorde et dans le salut de Dieu.

 

AMEN