BÉNÉDICTION ROYALE

Mt 25, 31-46

Vigiles du Christ-Roi – B

(24 novembre 1991)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

J

e ne sais pas si vous avez remarqué comment, dans l'évangile de saint Matthieu, le discours que Jésus tient au sujet de la venue du Fils de l'Homme se trouve immédiatement avant le récit de la Passion. Dès que Jésus a dit cette dernière prophétie de la venue du Royaume, Matthieu passe à l'onction de Béthanie, puis aux Rameaux, puis à tout l'enchaî­nement des derniers jours du Christ. Et d'ailleurs, quand Jésus parle de cette venue Il parle du même personnage sous les deux titres de "Fils de l'Homme" et de "Roi". "Fils de l'Homme" c'est-à-dire tout ce que Jésus a déjà prophétisé à travers les annonces du Ser­viteur Souffrant : "Voici que le Fils de l'Homme monte à Jérusalem où Il sera livré aux princes des prêtres qui Le condamneront à mort, mais le troi­sième jour Il ressuscitera." C'est donc l'identification des deux titres que Jésus se donne, Fils de l'Homme, Messie souffrant, humilié, et Roi.

Je pense que c'est la raison pour laquelle, ce soir, pour entrer dans le mystère du Christ-Roi, nous venons d'entendre cette venue du Fils de l'Homme, Roi. Dans la tradition d'Israël, le Roi n'est pas d'abord celui qui exerce le pouvoir. Sûrement il exerce un pouvoir politique, mais il a un rôle plus large. Nous l'avons entendu dans le psaume 71 : "Seigneur, donne au Roi Ton jugement !" Ensuite on décrit ce qu'est l'activité du Roi. "Il va juger le peuple et les petits selon le droit." Puis on invoque les montagnes qui doivent"apporter la paix au peuple et les collines le salut". Et l'on ajoute "il fera justice au petit peuple, il sauvera les fils des pauvres, il écrasera les oppres­seurs, il durera sous le soleil et la lune de génération en génération ". La même chose revient dans la deuxième partie du psaume : "Il délivrera le pauvre qui appelle et le malheureux qui est sans aide, il est compatissant pour le faible et le pauvre, il sauvera l'âme des pauvres. Et le sang des pauvres a du prix à ses yeux."

Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela ne veut pas dire qu'il faut comprendre le Christ comme l'Abbé Pierre. C'est plus compliqué que cela. Cela veut dire que le Roi est d'abord celui qui apporte la bénédiction à tous, sur la terre. C'est cela le Roi. Le Roi est le "garant" pour un peuple qu'il apporte les bienfaits à tous y compris les pauvres. Dans cette vision de la société, ce n'est pas d'abord une sorte de mission de bienfaisance qui est envisagée. C'est d'abord le fait que le Roi porte en lui-même toute la bénédiction de Dieu. Et que, par conséquent, cette bénédiction de Dieu doit se manifester et s'accomplir en allant jusque dans le visage, le cœur et la vie des plus pauvres. Par conséquent le Roi a véritablement fait son œuvre de roi lorsque les bienfaits de Dieu sont arrivés jusque dans le plus extrême dénuement des pauvres.

C'est la raison pour laquelle Jésus Lui-même, pour manifester la venue du Royaume, a voulu que cette irruption du Royaume se passe dans sa condition humiliée. C'est au moment où le Christ est "élevé de terre" c'est-à-dire crucifié, réduit à zéro, le dernier des derniers, qu'Il "attire toute chose" à Lui, c'est-à-dire que commence à descendre sur la terre la bénédiction définitive de Dieu. Et donc le Christ, en sa personne, dans son humanité humiliée, anéantie, annihilée, fait venir la bénédiction du Père sur toute l'humanité ré­capitulée en sa chair. Et nous voilà au texte d'évangile que nous avons entendu tout à l'heure.

La bénédiction de Dieu qui est venue dans la figure du Serviteur le plus humilié le Christ, l'huma­nité du Christ, pour que le Christ soit vraiment le Roi de tous, doit se diffuser dans le corps de la création tout entière. Par conséquent il faut que cette bénédic­tion qui est venue sur la terre en la personne du Christ, roi humilié, ne reste pas simplement dans le Christ humilié. Il faut qu'elle passe partout. Et l'Église participe de la royauté du Christ dans la mesure où elle fait passer la bénédiction de Dieu jusque dans les plus démunis, les plus déshérités, les plus pauvres qui sont en réalité tous les hommes en tant que considérés dans leur misère, leur dénuement, leur état de pé­cheurs.

Vous comprenez alors l'importance de cette fête du Christ-Roi. D'une certaine manière, c'est la fête de la bénédiction de l'univers, la bénédiction du cosmos. C'est la garantie que la bénédiction du Père, qui a commencé à la création, qui est entrée dans le monde par le Christ incarné, souffrant, humilié dans sa Passion, se diffuse maintenant à travers le genre humain tout entier, l'Église étant pour ainsi dire le vecteur, le porteur de la bénédiction de Dieu aux plus pauvres. Nous célébrons cette assurance que la béné­diction de Dieu sur le monde, sur la création, doit atteindre ce monde entier jusque-là où, apparemment, le monde est démuni, où le monde apparemment n'a plus rien, n'a plus de figure humaine. Le Christ veut que nous soyons les porteurs de la bénédiction de Dieu jusque-là.

Et le Royaume de Dieu ne sera pas vraiment arrivé tant que cette bénédiction de Dieu n'aura pas atteint les plus pauvres, c'est-à-dire en réalité tous les hommes dans ce qu'ils ont de plus démuni. Alors que cette fête du Christ-Roi nous aide à mieux compren­dre à quel point la création dans sa misère, dans ce qu'elle a de plus pauvre et parfois de plus déshérité, de plus misérable, peut devenir et doit devenir, c'est cela que nous croyons, doit devenir le lieu de la béné­diction de Dieu. Même parfois dans des conditions absolument insoupçonnées, même là et c'est ce qui justifie la surprise des élus : "Mais où est-ce que nous T'avons vu, Toi ?" "En réalité" dit le Christ : "Vous M'avez vu partout, mais vous n'avez pas su Me recon­naître !" Simplement, dans la mesure où vous avez été porteurs de Ma bénédiction, vous avez été les messagers du Royaume.

C'est l'occasion pour nous de rectifier notre regard sur le monde qui à tout moment est une sorte de regard de refus parce qu'on dit : s'il y a tant de misères, Dieu n'existe pas ! En réalité, cette misère ce n'est pas de la part de Dieu un refus. C'est au contraire, pour Dieu, l'exigence qu'Il nous adresse d'aller porter la bénédiction à cet endroit-là. C'est vrai qu'il n'y a pas besoin d'aller très loin pour voir cette misère. Il n'y a qu'à regarder autour de soi, voire même en soi. C'est dans ces régions de nous-mêmes les plus démunies, les plus pauvres, les plus délais­sées que doit transparaître, que doit se manifester la plénitude de la bénédiction de Dieu.

 

 

AMEN