VENEZ À MOI

Dt 7, 6-11; 1 Jn 4, 7-16; Mt 11, 25-30

(6 juin 1987)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

L

e joug est une lourde pièce de bois utilisée pour atteler les bovins à la charrue. Placée derrière les cornes ou en avant du garrot, elle est solidement fixée par des lanières de cuir et limite leurs mouvements. C'est donc un instrument extrê­mement contraignant.

Dans la Bible, il est souvent question du joug qui reprend cette image de l'obligation de ce qui pèse, de ce qui est difficile. Elle est habituellement appli­quée à la Loi. La Loi est un joug, cette loi avec toutes ses contraintes, toutes ses obligations et toutes les observances que les pharisiens ont ajoutées et qui surchargent encore davantage le poids de cette loi à observer. Le joug, dans l'Ancien Testament, c'est aussi le mal qui pèse sur l'homme, qui l'écrase, qui parfois l'anéantit. C'est aussi son péché, ce péché dont il se rend esclave par complicité avec le mal. Et c'est pour cela que saint Paul dira dans son épître aux Ga­lates : "C'est pour que nous restions libres que le Christ nous a libérés, donc tenez bon et ne vous re­mettez pas sous le joug de l'esclavage.

Lorsque dans l'évangile d'aujourd'hui, Jésus reprend l'image attachée à cet instrument de labour, Il lui donne un sens tout à fait nouveau sur lequel il nous faut méditer. Il dit d'abord : "Venez à Moi !" C'est l'acte opposé à celui du paysan qui force ses bœufs à recevoir le joug, l'instrument. Jésus ne nous force pas à faire ceci, Il ne nous contraint pas à faire cela. Il nous appelle personnellement à une démarche vers Lui. Et cet appel est spécialement adressé à ceux qui peinent, à ceux qui ploient sous le fardeau. Far­deau de la vie, fardeau des soucis, fardeau des dra­mes, fardeau de la souffrance, de la mort, des incom­préhensions, fardeau de notre propre péché. C'est donc à nous tous, personnellement, qui ployons sous ce poids du mal ou du péché qui parfois nous écrase, c'est à nous que Jésus, aujourd'hui, adresse cette pa­role, cet appel. Et Il nous en donne immédiatement la raison de son cœur : "Moi, je vous soulagerai !" Et quand Jésus dit "Moi !" cela veut dire, dans un sens très exclusif, "Moi seul", je peux vous soulager de vos fardeaux, de vos péchés et de tout ce qui vous acca­ble

Il y a là le passage du mot négatif et matériel du mot joug à une signification intérieure, spirituelle. Non plus quelque chose qui nous oblige à marcher et à travailler pour un quelconque rendement, mais cet accueil du Christ dans son propre cœur. Il nous charge de son amour et de sa tendresse, et c'est cela même qui ne supprime pas le poids du jour et de la vie, mais qui nous permet d'être soulagé en les portant. Alors Il peut dire : "Chargez-vous de mon joug ! Mettez-vous à mon école !" Cette école est donc celle de la liberté, d'un choix et non plus de l'obéissance contraignante à une loi. "Mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes en Moi. Car l'amour que je veux faire peser sur vous est aisé et mon fardeau à Moi est léger !" Il n'y a que le Christ qui puisse dire "le poids que je veux vous faire porter est un poids léger". Il n'est pas comme celui qui vous écrase, qui vous accable et qui vous anéantit, c'est un poids qui doit vous alléger. C'est un poids qui doit vous purifier. C'est un poids qui doit vous faire grandir.

Qu'est-ce que veut dire tout cela ? C'est que l'homme qui répond à l'appel du Christ : "Venez à Moi quand vous êtes fatigué !" petit à petit, laisse entrer dans sa vie un autre poids, une autre force, une autre puissance que toutes celles contre lesquelles il se heurte et s'écrase. Et, petit à petit, par cette fréquenta­tion du Christ, le poids de son amour s'imprègne en nous et, lentement, imperceptiblement, fait déplacer le centre de gravité de notre vie, pour qu'un jour, nous basculions tout entiers non plus parce que nous au­rons été poussés et contraints, mais parce que nous aurons été attirés, par ce poids de l'amour du Christ en nous. Il nous faut savoir prendre notre repos dans le cœur du Christ. "Venez ! Reposez-vous !" Dans notre vie si agitée, pas simplement par les multiples activi­tés, mais par les drames intérieurs, les souffrances, tout ce que nous vivons de spirituel ou de moral, il nous faut savoir prendre notre repos, non pas dans quelque recherche psychologique, dans quelque loisir pour nous distraire, pour changer d'occupation, il paraît que cela fait du bien, c'est vrai. Mais le Christ nous dit : "Moi seul je peux vous soulager ! Venez donc à Moi !"

Venir à Lui quand nous sommes fatigués, amers, déçus, tracassés par toutes les choses de la vie, c'est une attitude non pas de fuite de ses problèmes, mais de foi et d'amour pour le Christ. Vous allez me dire : "Comment cela peut-il se faire ?" Et bien il y a une chose très simple que je vous invite à faire peut-être plus souvent que vous n'en avez l'habitude.

Au cours de l'eucharistie, le Christ, dans son corps, dans son sang, vient reposer en vous. Il vient vous donner la paix qu'Il est. Il vient faire peser en vous cet amour qu'Il vous donne. Et bien je crois qu'il y a un geste de réponse qui est le suivant : c'est, de temps en temps, venir nous reposer en Lui, là où, sacramentellement il continue de vivre, auprès du saint Sacrement. Lorsque nous sommes usés, fatigués, écrasés. Il faut savoir venir et s'asseoir tranquillement dans ce lieu de nos églises que l'on appelle "la chapelle du saint Sacrement" parce que là où l'eu­charistie nous est continuellement donnée, il n'y a peut-être pas encore un face à face, celui-là n'est que pour l'éternité, mais il est possible qu'il y ait un cœur à cœur, et cela c'est pour chaque jour de notre vie, et surtout les jours de peine, de difficultés et de "poids".

Alors, nous disons parfois, vous dites et je le pense aussi que "nous ne savons pas prier devant Dieu", nous ne savons pas quoi lui dire, si ce n'est de lui demander d'être délivrés de tout ce qui nous acca­ble. Et en plus, Il ne nous dit rien. On n'a pas l'im­pression qu'Il nous délivre beaucoup. Et bien, au lieu de faire cela qui, de fait est peu satisfaisant pour notre intelligence, venons silencieusement, tranquillement et paisiblement, déposer ce que nous sommes d'êtres fatigués et tracassés, là où Lui-même repose dans la paix de sa présence eucharistique. Un lieu comme cela dans une église, c'est fait pour vous, quand vous êtes fatigués. C'est un lieu de repos, c'est une "aire de repos" sur cette espèce d'autoroute de la vie où nous déraillons continuellement. Il faut savoir, simplement, humblement, silencieusement se reposer dans ce cœur eucharistique du Christ. Il nous est donné à, pour cela.

Et je crois que là nous pouvons comprendre ce que disait saint Maxime le Confesseur : "La cha­rité du cœur de Dieu c'est la route de notre avenir". Et c'est aussi une façon, je crois, de naître et de renaî­tre sans cesse du côté du Christ ouvert pour nous.

 

AMEN