TELLE UNE FLAMME ARDENTE
Os 11, 1-4 . 8-9; Ep 3, 8-12 . 14-19; Jn 19, 31-37
(18 juin 1982)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

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a dévotion au cœur de Jésus a pris, pendant les derniers siècles, une tournure à la fois affective un peu sentimentale et quelque peu pessimiste. Elle s'était centrée sur la consolation qu'il fallait apporter au cœur de Jésus bafoué, méprisé, et la réparation pour tous les outrages qu'Il avait subis. Ceci, bien entendu, est important, non négligeable, mais ce n'est pas là le sens essentiel de l'authentique signification du cœur de Jésus ou du cœur de Dieu dans la Bible.
Parler du cœur du Christ, c'est très exactement vénérer la traduction, la projection au plan de l'humanité du Christ, de l'amour infini de Dieu. C'est l'amour divin lui-même, dans sa manifestation incarnée que nous voulons signifier par ces mots : le cœur de Jésus. C'est donc aux sources même de la Bible que nous devons remonter pour voir toute l'ampleur de la signification de ces mots : le cœur de Jésus Puisque Jésus est Dieu fait homme, vénérer le cœur de Jésus, c'est très exactement vénérer le cœur de Dieu, c'est-à-dire toute l'immensité, toute l'infinité, toute la profondeur, saint Paul nous disait tout à l'heure "toute la plénitude de l'amour de Dieu".
Et c'est amour de Dieu n'a pas d'abord besoin d'être consolé. Il ne nous demande pas d'abord réparation. Cet amour de Dieu, il est d'abord conquérant, car l'amour de Dieu est une flamme dévorante, "une flamme ardente". L'amour de Dieu, c'est très exactement ce que nous appelons parfois aussi la toute-puissance de Dieu. Car la toute-puissance de Dieu, c'est la toute-puissance de son amour. Il ne s'agit pas d'une puissance humaine, d'une puissance physique, d'une force de la terre. Il s'agit d'une puissance divine et le Christ nous l'a révélé : "Dieu est amour". La puissance de Dieu c'est la puissance de son amour. Cet amour est tout-puissant. C'est un amour vainqueur C'est d'abord un amour créateur. C'est cet amour qui a façonné l'univers et chacun d'entre nous. C'est cet amour qui est source, et source torrentielle. Non pas un amour qui serait d'abord quelque peu plaintif, mais cet amour immense, sans limites, infini, d'où ont jailli tous les mondes, toutes les créatures, parce que, avant que le monde soit créé, de cet amour a jailli à un niveau de profondeur plus grand encore, la communion du Père et du Fils dans l'Esprit.
C'est d'abord cela l'amour de Dieu. Il n'y a qu'un seul amour. L'amour dont nous sommes aimés, c'est l'amour même dont le Père aime le Fils. Il n'y en a pas d'autre et cet amour est un amour passionné. C'est un amour jaloux. C'est un amour violent. C'est un amour qui nous emporte comme un ouragan. Souvenez-vous que lorsque l'Esprit Saint, qui est l'amour même de Dieu répandu dans nos cœurs, quand l'Esprit Saint s'est manifesté le jour de la Pentecôte, c'est sous la double image d'un feu et d'un violent coup de vent. Cet amour de Dieu nous emporte infiniment au-delà de nos limites, de nos pauvretés comme aussi de nos problèmes, de nos soucis, de tout ce qui apparemment, occupe notre vie. L'amour de Dieu c'est un immense air frais qui envahit chacun de nous et le monde entier, si nous acceptons de lui ouvrir nos portes. Cet amour, comme un tourbillon, nous prend et nous conduit bien au-delà de ce que nous aurions pu croire ou attendre. C'est d'abord cela l'amour de Dieu. Un amour qui, sans cesse, renouvelle toute chose. Un amour qui transfigure toute chose. Un amour qui ne laisse rien en place, inerte, qui ne laisse rien être seulement cet outil est, mais qui entraîne dans l'infini, dans l'abîme de Dieu.
En même temps, cet amour, par sa force même, par sa puissance même, par sa démesure même, est une infinie délicatesse. Comme le prophète Osée qui avait pourtant dans son cœur expérimenté toute la violence de l'amour humain et de l'amour divin, qui avait même découvert par révélation que cet amour humain qui brûlait son cœur était l'image la moins inadéquate de l'amour de Dieu pour son peuple, le prophète Osée, quand il nous parlait tout à l'heure de l'amour de Dieu, employait les termes les plus doux, les plus tendres, les plus proches. Dieu est comme "un père qui tient un nourrisson tout contre sa joue, qui le serre dans ses bras, qui, le tenant, lui apprend à marcher". Et ailleurs le prophète Isaïe comparera même l'amour de Dieu à celui d'une mère, qui jamais ne peut oublier son enfant. "Et même si les mères de la terre oubliaient leurs enfants, moi, je ne t'oublierai jamais !" dit Dieu.
L'amour de Dieu c'est aussi cette brise légère que le prophète Élie, et pourtant Dieu sait que le prophète Élie savait se battre pour Dieu, avec violence cette brise légère dont le prophète Élie a eu révélation sur le Mont Horeb et devant laquelle il s'est voilé la face parce qu'il a compris que c'était cela la présence aimante de Dieu. Un tourbillon, une brise légère, c'est la même chose. Il n'y a pas de différence entre la violence de l'amour de Dieu et sa délicatesse. Il n'y a pas de différence entre la tendresse de Dieu et son exigence. Il n'y a pas de différence entre la force de l'amour de Dieu et son indulgence. C'est parce que "l'amour de Dieu pénètre jusqu'au point de jonction des articulations et des moelles", comme nous le dit l'épître aux Hébreux, c'est parce que l'amour de Dieu va jusqu'au très fond de nous qu'il peut être ce baume, cette douceur, cette caresse qui atteint au plus profond de nous.
Alors, vénérer le cœur du Christ, c'est vénérer cet amour divin dans sa démesure et dans son infinie douceur, cet amour qui s'est révélé à nous dans la démesure de la croix, la folie de la croix, et la douceur de l'agneau qui se laisse conduire à la boucherie, muet, sans dire une parole. Vénérer le cœur du Christ, c'est demander au Christ de transformer notre cœur à l'image de son cœur, de mettre son amour en nous pour que nous apprenions à aimer, avec la même puissance, avec la même folie, avec la même violence, avec la même douceur, avec la même lumière.
Qu'en cette fête du cœur du Christ, le Seigneur nous apprenne, enfin, à aimer, car c'est cela, frères et sœurs, la grande tristesse du monde, la grande tristesse de chacune de nos vies, c'est que nous ne savons pas aimer et que ce que nous appelons amour ou ce que nous croyons être de l'amour, n'est souvent qu'une caricature de l'amour ou une ébauche tellement médiocre de ce que Dieu voudrait mettre dans notre cœur. Alors, demandons-lui de nous changer, de nous transformer vraiment et soyons disposés à le laisser nous changer, car, en fait, nous sommes terriblement attachés à notre médiocrité et à notre petitesse, et c'est pour cela que Dieu ne peut pas faire en nous les merveilles qu'Il rêve de faire en chacun de nos cœurs.
AMEN