FÊTE DU SACRÉ CŒUR DE JÉSUS

Os 11, 1-4 . 8-9; Ep 3, 8-12 . 14-19; Jn 19, 31-37
(14 juin 1985)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Cléden-Poher : Le coup de lance 

E

n se faisant homme parmi nous, en vivant parmi nous, en partageant nos joies et nos peines, en aimant chacun de ses disciples, chacun de ceux qui se sont approchés de Lui, en manifestant sa miséricorde infinie pour la pécheresse qui pleurait sur ses pieds, pour Pierre qui l'a renié, pour le larron qui n'avait rien fait de bon de toute sa vie, mais qui, au dernier moment, lui demande : "Souviens-Toi de moi!" Pour Zachée, pour tant d'autres, Jésus se préparant à ce moment où, sur la croix, Il donnera tout son amour, tout son souffle, tout son sang par amour pour nous : "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime !" En venant sur la terre pour vivre et mourir parmi nous, Jésus a voulu nous manifester l'amour de Dieu pour les hommes. Car l'amour du Christ, cet amour qui remplit chacune des pages de son évangile, cet amour qui se donne totalement sur la croix et qui triomphe sur la croix, cet amour du Christ est à la fois un amour humain et un amour divin, c'est la manifestation humaine de l'amour de Dieu pour nous.

      Tel est le mystère du cœur de Jésus : ce cœur qui nous aime, c'est le cœur même de Dieu. Et la révélation qui nous est ainsi offerte dans les actes et dans les gestes, dans les paroles, dans les pleurs de Jésus, cette révélation, c'est celle de la tendresse de Dieu. Dieu est notre Créateur, Dieu est celui qui juge le monde, mais Dieu est surtout celui qui nous aime parce qu'Il est notre Père. Et je voudrais méditer avec vous sur le texte du prophète Osée que nous lisions tout à l'heure et qui est un des plus beaux textes de la Bible, un de ces passages où l'Ancien Testament vient jusqu'aux portes de Nouveau, où il ne reste plus qu'un chemin imperceptible à parcourir pour entrer dans la plénitude du mystère du Christ. Ce texte du prophète Osée est un de ceux qui ont le plus profondément préparé le cœur des "pauvres" d'Israël à la révélation plénière que Jésus apportait. 

       Dans ce texte du prophète Osée, c'est la tendresse de Dieu notre Père, la tendresse, je dirais maternelle, de Dieu pour chacun de nous qui nous est déjà contée avec des images bouleversantes de simplicité. Dieu nous aime, comme un père, comme une mère, Il nous apprend à marcher, Il nous prend par la main pour nous guider, afin que, petit à petit, nous devenions capables de marcher tout seuls, car comme un père, comme une mère, Dieu ne veut pas nous maintenir sous son autorité comme des sujets, mais Il veut que sa propre vie soit tellement vivante en nous que nous puissions devenir des adultes qui marchent seuls, et c'est Lui qui nous apprend. Et en même temps, comme un père ou une mère qui prend un nourrisson dans ses bras, Il nous élève vers Lui car Il se penche jusqu'à nous, mais ce n'est pas pour que nous restions en-bas et Lui au-dessus de nous. Il se penche"vers nous pour nous prendre dans ses bras, pour nous élever jusqu'à sa hauteur, car l'amour de Dieu est tel que celui d'un père ou d'une mère qui veut que son enfant devienne grand, que son enfant soit "élevé". Et ce mot "élevé"," relevé" c'est le même que celui de ressuscité. Dieu veut nous ressusciter, c'est-à-dire Dieu veut que nous soyons debout, Dieu veut que nous grandissions jusqu'à lui devenir semblables. S'Il s'est fait notre frère, s'Il s'est fait semblable à nous, c'est pour que nous devenions semblables à lui.

       Dieu, nous dit encore le prophète Osée, est comme un père ou une mère qui vient vers son enfant pour lui donner à manger. Dieu prend soin et souci de nous dans les moindres besoins de notre être : la nourriture de notre corps, mais aussi la nourriture de notre cœur et de notre esprit. Dieu est Celui qui nous apporte tout ce dont nous ayons besoin, la nourriture de la terre mais aussi l'eucharistie car Dieu nous la donne pour que nous soyons remplis de cette substance qui doit fortifier notre cœur et notre corps, cette substance qui est le partage de sa propre chair.

       Oui, Dieu nous apprend à marcher, Dieu nous prend dans ses bras, Dieu nous donne à manger, Dieu nous serre tout contre sa joue. Et ainsi Il crée avec nous des liens d'amour, des attaches d'humanité. Dieu s'est fait homme pour que nous comprenions à quelle profondeur d'humanité se situe sa tendresse pour nous Dieu crée des liens, des liens de nous à son égard bien sûr, car nous ne pouvons pas vivre sans son amour, mais aussi des liens de Lui à notre égard, car nous faisons désormais partie de son bonheur, nous faisons désormais partie de sa joie, et Il a besoin que nous vivions de sa vie pour que puisse se répandre en plénitude le bonheur qui est dans son propre cœur. Dieu s'est lié à nous comme Il nous a liés à Lui, par cette alliance d'amour.

       Aussi bien, le péché de l'homme, c'est de ne pas comprendre que Dieu est amour. Le péché de l'homme, Osée nous le décrit : "Ils n'ont pas compris que je prenais soin d'eux." Ils n'ont pas compris que c'est Moi qui les aimais. Alors ils sont allés sacrifier à des idoles, à des baals, ils ont cru que d'autres leur donnaient leur amour alors que c'est Moi qui prenais soin d'eux. Ils ne l'ont pas compris et c'est cela la souffrance de Dieu, c'est cela le péché de l'homme : c'est que l'amour n'est pas aimé, c'est que l'amour de Dieu n'est pas compris par l'homme. La logique, non pas d'une punition de notre péché, mais la logique de ce péché lui-même qui se sépare de l'amour, c'est que nous soyons démunis, que nous soyons appauvris, que nous soyons malades, que nous soyons délaissés, Puisque nous refusons l'amour de Dieu, puisque nous ne comprenons pas que Dieu nous aime, nous allons nous retrouver seuls, nous allons, en quelque sorte nous retrouver arrachés au sein maternel de Dieu. Et ce serait ce qui devrait se produire, qui serait la conséquence normale de notre péché, de notre incompréhension. Mais Dieu ne peut pas s'arrêter là. "Comment t'abandonnerai-je, Éphraïm ? Comment te livrerai-je, Israël ?" Je ne peux pas. Dieu se rend compte qu'Il ne peut pas abandonner l'homme, que malgré le péché de l'homme, malgré le refus de l'homme il ne peut pas le laisser à son péché, Il ne peut pas le laisser à son refus. Il faut qu'Il insiste, qu'Il aille plus loin. Pourquoi ? Parce que c'est le cœur même de Dieu qui est brisé par cette séparation. Dieu savait bien qu'en refusant l'amour nous faisions notre propre malheur, mais nous faisons son malheur à Lui. C'est le malheur de Dieu que nous faisons par notre péché, "Mon cœur en moi, dit Dieu, se retourne, mes entrailles frémissent de douleur, de peine. Je ne peux pas te laisser dans la colère. Je ne peux pas te laisser te détruire. Je suis Dieu, je ne suis pas un homme".

       Dieu s'est fait homme, mais c'est la tendresse de Dieu qui est la plus forte. Sa tendresse divine se manifeste en tendresse humaine pour que nous la comprenions, pour que nous puissions la toucher de nos mains, mais il y a infiniment plus de tendresse dans le cœur de Dieu que dans un cœur d'homme. Et c'est seulement pour la mettre à notre portée que cette tendresse divine se traduit en tendresse humaine, car elle est infiniment plus tendre : "Je suis Dieu et non pas homme." Je ne suis pas limité comme les hommes. Mon amour n'a pas un moment où il s'arrête, un moment ou il baisse les bras. "Je suis Dieu". Mon amour est infini, par conséquent je ne peux pas accepter que tu sois abandonné à la colère, je ne peux pas accepter que tu te détruises toi-même par ton péché. "Comment te livrerais-je ? Comment te laisserais-je ? Mon cœur, en moi, se retourne." En quelque sorte, puisque l'homme ne veut pas se convertir, c'est le cœur de Dieu qui se convertit. Se retourner, c'est littéralement cela, c'est le mot même de se convertir. C'est le cœur de Dieu qui se retourne dans son bouleversement pour nous poursuivre encore, pour aller plus loin, jusqu'à nous. "Au milieu de toi, dit Dieu, je suis le Saint, c'est pourquoi je n'aime pas à détruire." Je n'accepte pas la destruction de celui qui veut se détruire par son propre péché, parce que c'est cela la sainteté de Dieu. La sainteté de Dieu, c'est l'infini de son amour et de sa tendresse. Et devant le péché de l'homme, devant le refus de l'homme, Dieu est allé jusqu'au bout de son amour, c'est-à-dire Il a pris sur Lui le péché de l'homme. Il a pris, dans sa propre chair, sur ses propres épaules, le poids de la croix qui est le poids du péché des hommes, et Il est mort à cause du poids de ce péché des hommes. Et ainsi, Dieu est allé, avec son amour, jusqu'aux extrémités du refus d'amour de l'homme. Il n'y a aucun refus de notre part qui aille plus loin que l'amour que Dieu nous offre encore au-delà de notre refus.

       Ainsi, quoi que nous fassions, l'amour de Dieu sera toujours à notre porte, toujours à notre disposition. La seule chose que Dieu ne peut pas faire, c'est d'aimer à notre place, mais Il peut nous proposer son amour, toujours plus profond, toujours plus grand, quel qu'ait été notre refus antécédent. Si nous acceptons cet amour, si nous acceptons de nous ouvrir à la tendresse de Dieu, alors, quel qu'ait été notre péché, que ce soit celui de la femme adultère ou celui du larron, celui de Pierre qui a renié ou même celui de Judas s'il avait accepté de se laisser aimer, aucun péché ne demeure sans pardon. Tout péché peut être englouti dans l'infinie douceur de la tendresse de Dieu. C'est cela la révélation de toute la Bible, la révélation de l'évangile : c'est la révélation du cœur de Jésus.

       AMEN