THÉOLOGIE DU MARTYRE

2 M 7, 1-14

(3 juin 2004)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Waha : Le martyre de saint Érasme 

J

e voudrais aujourd'hui vous aider à réfléchir sur un tout petit aspect de la théologie du martyre qu'il est peut-être bon de rappeler de temps en temps. En effet, que ce soit hier, sainte Blandine et saint Pothin, puis aujourd'hui les martyrs de l'Ouganda brûlés vifs et la lecture que nous avons entendu, les sept fils qui sont littéralement rôtis à la poêle, tout cela nous paraît une accumulation de détails un peu difficiles à supporter, âme sensible s'abstenir. De fait, je crois que dans ce monde ancien, tout autant que dans notre monde actuel, il n'est pas besoin d'aller chercher très loin. Ce qu'on vient d'apprendre depuis quelques semaines va toujours dans ce sens-là, le sens de la cruauté, de la méchanceté, de l'ignominie du comportement humain vis-à-vis de ses semblables, est évidemment une chose tout à fait étonnante. Il n'y a pas de maximum dans l'horreur, il y a toujours pire. C'est une des choses qu'on arrive à peine à imaginer, mais c'est comme cela. 

       Simplement on pourrait se dire, les horreurs sont les horreurs, les faits on les laisse mais, que signifie cette espèce de complaisance à les raconter tellement en détail. Vous avez entendu tout à l'heure le récit du livre des Maccabées, il porte bien son nom, c'est l'horreur. Mais je crois qu'il y a une raison très simple qui et aussi bien à l'origine des Maccabées que nous venons d'entendre qu'à l'origine de toutes les notes et les détails, les notices historiques qu'on appelle le martyrologe, le fait de rapporter les circonstances concrètes de la mort des martyrs. Cela a une raison bien précise. Cela tient à la théologie du corps. Dans le monde ancien, et d'ailleurs aujourd'hui encore, nous sentons aussi les choses de la même manière, l'intégrité du corps, c'est l'intégrité du "moi". Quand on commence à être touché dans son corps, on se sent touché en soi-même, c'est normal. Si vous vous coupez le doigt, si vous êtes accidenté, qu'on doit vous amputer, etc … on ne peut pas dire que c'est mon corps qui est diminué, c'est moi qui suis diminué, on ne peut pas dissocier les deux choses. C'était peut-être encore plus sensible dans un monde où la chirurgie et les prothèses n'étaient pas monnaie courante, donc si on atteignait l'intégrité physique de quelqu'un, on l'atteignait lui-même, c'était son identité même qui était en jeu. 

       Je crois que tous les récits de supplices, de tortures, visent à montrer une chose très simple qui est radicale pour la conception de la vie croyante, c'est qu'on ne peut pas toucher, on ne peut pas atteindre l'identité du croyant. C'est cela le martyre. Le martyre, c'est le fait que quelqu'un dans son identité, là où le persécuteur essaie par tous les moyens de le diminuer, de le dégrader, ou de le dénaturer dans ce qu'il est, n'y arrive jamais. Tout cela est souligné par le fait que, contrairement à ce qu'on pourrait croire, le persécuteur n'a pas une prise à l'extérieur du martyre et du persécuté, il touche à l'intérieur. Mais quand il le touche à l'intérieur, il n'arrive pas à le dénaturer ou à le réduire à ce qu'il voudrait, il n'arrive pas à en faire un parjure, à en faire un renégat, à en faire un traître. Il reste ce qu'il est. C'est pour cela que le martyre a toujours été considéré comme une pierre de touche, parce qu'effectivement si le martyre subit jusqu'au bout les tentatives de dénaturer son existence d'homme et de croyant, c'est que le monde ne peut rien contre lui. Cela veut dire littéralement que c'est la victoire de Dieu. 

       Je crois que c'est cet aspect-là que nus fêtons dans les martyrs, nous fêtons pas simplement le courage physique qui consiste à assumer les épreuves, les souffrances atroces, mais nous fêtons surtout la victoire de Dieu qui a gardé par grâce, dans l'intégrité, dans la totalité de son identité à celui-là même qu'on a essayé de dénaturer, de démolir, de détruire par tous les moyens, ou de récupérer dans le camp des renégats et des incroyants. 

       Cette manière de lire ces textes nous aide à sortir de ce dolorisme horrifiant avec lequel parfois spontanément nous abordons ces récits de martyrs. Pour les anciens et même pour les modernes, quand ils parlent du martyre, ils parlent de la manière dont Dieu a maintenu fidèlement celui qui avait mis sa confiance en Lui. Là où le persécuteur croyait atteindre son identité, en réalité, il a échoué, il n'a pas pu réaliser son dessein de destruction. Donc, loin d'être une théologie de mépris du corps, comme on a cru le croire parfois, c'est en réalité la théologie du martyre, qui et une théologie de l'exaltation du corps, là où nous sommes le plus vulnérable, on ne peut pas nous atteindre. On croit nous détruire, on croit nous démolir, mais en réalité, on ne nous atteint pas. C'est donc cela qui reste comme le message, comme la prédication de l'homme qui est martyr, c'est-à-dire cette espèce d'invulnérabilité de son corps au moment même où il est le plus fragile. 

       Que cette réflexion sur tous les récits de martyres dont nous sommes au fil de l'année les auditeurs et les témoins, nous aide effectivement à retrouver ce sens de la fidélité, de la victoire de Dieu dans l'aspect le plus fragile et le plus menacé de nous-même qui est notre corps. 

 

       AMEN