LES LIVRES D'ESDRAS ET DE NÉHÉMIE
Ne 12, 44-47
(29 octobre 1992)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Pontarlier : Instruments de musique
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eut-être que ceux qui assistent régulièrement à l'eucharistie de midi ont, depuis plusieurs semaines, attrapé une véritable indigestion des Livres d'Esdras et de Néhémie. En effet, quand on entend ces livres, on se dit : "A quoi cela sert-il de raconter tout cela ?" Pourquoi Dieu a-t-il voulu que ces petites histoires au moment du retour des juifs de l'exil de Babylone soient si passionnantes et si décisives pour la vie des chrétiens, que Dieu ait pris la peine de les faire consigner par les scribes, qu'ils aient été lus avec beaucoup de respect et que nous continuions à les lire dans la célébration soit de l'Office, soit de l'eucharistie ? le petit passage que nous venons de lire est peut-être une explication.
On y explique que, au retour à Jérusalem après soixante-dix ans d'exil, il a fallu remettre de l'ordre dans la société et surtout dans le culte. Et entre autre chose, il a fallu assurer la solde des chantres parce qu'évidemment pour qu'il y ait le culte, il faut des chants. Et comme on avait un vieux répertoire traditionnel des psaumes que l'on attribue à David, il fallait des gens compétents pour les chanter. Puis il fallait aussi des musiciens pour accompagner avec cette grande corne de bélier qui s'appelle le shofar et bien d'autres instruments, la cithare ou la lyre à dix cordes. Bref il fallait assurer le métier des chantres et leur solde par un impôt. Et il en était de même pour les Lévites. Aujourd'hui nos frais de sacristie sont relativement réduits parce qu'il ne s'agit que de pain et de vin. Mais il faut imaginer que sacrifier des animaux dans le Temple cela coûtait très cher. Cela justifiait ces fameux vendeurs de colombes ou de bœufs que Jésus chassera un jour du Temple à cause de cet investissement commercial. Il fallait ensuite tuer les bêtes, nettoyer. On nous dit que certains jours, au moment de la Pâque, le sang coulait dans le petit torrent du Cédron, car en un après-midi on immolait dix ou douze mille agneaux. Le Temple était transformé en une véritable boucherie.
Donc ce que nous raconte le livre d'Esdras remet toute chose à sa place. Et voici toute l'actualité de ces textes. Au moment de l'Exil, on était parti à Babylone avec la Loi de Moïse sous le bras. On avait appris par cœur les ordonnances et tous les préceptes, mais on ne les avait pas reçus, il n'y avait pas eu de culte à Babylone. Quand on est revenu à Jérusalem, un certain nombre de gens ont sans doute prétendu qu'il n'y avait plus besoin de culte, que l'on pouvait très bien vivre sans temple. Pourquoi, de plus, payer des chantres et faire de la belle liturgie, alors que si on récite tout simplement les psaumes cela ira aussi bien ? Esdras et Néhémie ont alors montré que pour que le peuple soit vraiment un peuple, il fallait vivre la Loi de Moïse de tout son cœur, et qu'elle était applicable, qu'elle était vivable et que ce qui avait été écrit deux cents ou trois cents ans auparavant était encore valable aujourd'hui. C'est pour cela qu'Esdras et Néhémie lisaient le Livre avec tant de respect, car il montrait que la Parole de Dieu est toujours vivante, que la Loi de Dieu est toujours vivante et applicable. Et même dans les détails, le découpage des bêtes pour le sacrifice, le paiement des chantres et la solde des Lévites avaient leur importance.
Loin d'être simplement un souvenir, ces livres, même s'ils sont intéressants pour l'histoire du peuple de Dieu durant ces trente années de restauration, ont pour nous un sens. Est-ce qu'aujourd'hui l'évangile est vrai. Quelle est la vérification de l'évangile comme celle de la Loi ? C'est qu'on peut le vivre. Donc, dans une tradition à long terme, ce livre d'Esdras et de Néhémie est comme un témoignage du fait que La Loi, on peut la vivre aujourd'hui et c'est la preuve qu'elle est toujours la Loi, qu'elle est toujours la Parole de Dieu, qu'elle donne toujours la capacité de la vivre.
Et vous voyez l'impact sur nous. Est-ce que nous prenons l'évangile aussi au sérieux qu'Esdras et Néhémie et les juifs qui revenaient à Jérusalem ? Ou bien est-ce qu'on en prend et on en laisse ? C'est cela la question. Aujourd'hui nous n'avons pas d'Esdras ou de Néhémie qui vont nous écrire des livres nous racontant toute la liturgie faite ici ou ailleurs, ce qui n'est pas le véritable intérêt. Mais est-ce que nos communautés d'aujourd'hui sont vivantes comme celles d'Esdras et de Néhémie ? Est-ce qu'elles sont capables de prendre à la lettre toutes les Paroles du Seigneur ? "Qui n'est pas pour Moi est contre Moi !" Est-ce qu'elles sont capables de vivre la charité fraternelle telle que le Christ l'a demandé à ses disciples ? Est-ce qu'elles sont capables de partir en mission comme le Christ les a envoyées ? Voilà pourquoi il y a dans la Bible certains livres qui nous paraissent inutiles, redites, ou détails superflus. En réalité c'est un témoignage de l'Écriture et à l'Écriture, à l'intérieur même de l'Écriture. Et c'est pour cela que c'est si précieux. Et cela nous apprend qu'ils n'ont pas répété mécaniquement les choses, mais dans un contexte différent, après l'Exil, quand il fallait tout rebâtir, tout ce qui constituait le cœur même de l'existence du peuple de Dieu, la louange du Seigneur, l'offrande des sacrifices qui, à l'époque, était le cœur même de l'attitude du croyant à l'égard de son Seigneur, tout cela était vrai, tout cela était vivable, tout cela pouvait être encore, à ce moment-là, réalisé même dans des circonstances très contestées ou très changées.
Pour nous-mêmes c'est riche d'enseignements. Aujourd'hui nous avons très souvent tendance à réviser les paroles de l'évangile à la baisse, de nous dire que c'est trop difficile vu la société moderne. Ces passages des livres d'Esdras et de Néhémie nous ramènent au cœur du problème : est-ce la Parole qui est vivante ou est-ce nous qui sommes morts ?
AMEN