LITURGIE DE LA PAROLE

Ne 8, 1-6+8

(21 octobre 1992)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Montée au Temple pour la prière 

C

e texte de Néhémie est très intéressant au plan de la liturgie juive et de la filiation de notre propre liturgie à son égard. Au moment de la fête des Tentes tout le peuple se rassemble autour du prêtre Esdras qui apporte le Livre de la Loi et qui en fait une lecture publique sur une estrade assez semblable à celle que les églises primitives ont élevée au milieu de la nef pour la liturgie de la Parole et qui, petit à petit a été confondue avec le sanctuaire qui, à l'origine, était le lieu de la célébration eucharistique proprement dite. Et tout le peuple "les mains levées", ce geste qui nous est familier, le geste de la prière qui nous tend vers Dieu, "tout le peuple répond : Amen" comme nous répondons nous aussi aux prières sacerdotales, "puis ils se prosternaient le visage contre terre", le geste dont notre génuflexion est un lointain souvenir, mais qui est un geste de supplication, un geste d'humiliation, un geste de demande de pardon. Et Esdras lisait dans le Livre de la Loi de Dieu traduisant, donnant un sens, commentant, prêchant "afin que tout le monde comprenne."

       Vous le voyez, la liturgie de la Parole est tout à fait dans le droit fil de cette célébration de la Fête des Tentes. Aujourd'hui comme alors, notre célébration est centrée sur la Parole de Dieu. C'est à partir de la Parole de Dieu que nous pouvons nous-mêmes, à notre tour, prendre la parole et prier pour supplier, pour acclamer, pour louer Dieu, pour chanter le Seigneur, pour dire : "Amen" c'est-à-dire : "Je crois", c'est-à-dire identifier notre propre pensée et notre propre prière à la Parole même que Dieu nous adresse. C'est ce dialogue entre Dieu et les hommes qui est au cœur de toutes les liturgies chrétiennes comme au cœur de la liturgie célébrée par Esdras devant la Porte des Eaux.

       Notre chemin vers Dieu n'est pas un chemin que nous improviserions à partir de nos propres forces ou à partir des recherches si poussées soient-elles de notre intelligence, de notre théologie, de notre philosophie. Ce n'est pas à la pointe de nos concepts et de l'effort humain que nous rencontrons Dieu, mais notre prière, notre liturgie, notre chemin vers Dieu c'est d'abord une réception. Nous commençons d'abord par recevoir. C'est Dieu qui fait le chemin vers nous. Et ce chemin vers nous se manifeste dans cette Parole qu'Il nous adresse, dans cette Parole qui nous révèle le mystère de Dieu que nous ne pourrions pas saisir par nous-mêmes. Tout vient de Dieu, tout commence par Lui. C'est Lui qui nous a aimés le premier, comme le dira saint Jean. Et parce qu'Il nous a aimés le premier Il est venu à notre rencontre, Il s'est élancé vers nous dans la puissance de son amour. Il nous a "dit" le mystère que nous n'aurions jamais pu imaginer ni deviner, cette Parole qu'Il est, parce que "l'œil de l'homme a vu et l'oreille a entendu ce qui n'est pas monté du cœur de l'homme" et que Dieu a préparé pour ceux qu'Il aime.

       Voilà donc comment toute liturgie judéo-chrétienne, toute liturgie chrétienne à la suite de la liturgie juive est fondée d'abord sur cette écoute, sur cette ouverture de notre cœur, sur cette attente de ce que Dieu a à nous dire, de ce que Dieu fait par rapport à nous en s'élançant vers nous. Et c'est parce que nous recevons ce don de Dieu que nous pouvons, à notre tour, dire :Amen, Amen, Je crois, j'adhère à cette Parole de Dieu, je la fais mienne, et maintenant ma prière peut s'élancer, avec sûreté et avec certitude, jusqu'à ce Dieu qui s'est fait proche, qui s'est manifesté à nous, qui a ouvert les portes du ciel, afin que nous puissions l'atteindre et entrer en communion avec Lui.

       Que notre liturgie de la Parole, par laquelle commence toute célébration chrétienne comme toute célébration juive, que cette liturgie de la Parole soit pour nous réception du mystère de Dieu afin que nous puissions l'intérioriser et le traduire en louange et en action de grâces.

       AMEN