LE LIVRE D'ESDRAS
Esd 1, 1-6
(23 septembre 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Jérusalem : Mur Occidental
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e voudrais vous dire quelques mots sur le livre d'Esdras que nous allons lire ces jours-ci. Il n'est pas habituellement considéré comme un livre important de la Bible car il raconte quelques pages d'histoire, à vrai dire pas spécialement glorieuses, du peuple d'Israël. C'est le moment où ce peuple, après soixante-dix ans de captivité à Babylone, retrouve la possibilité de réintégrer son pays. Les exilés vont revenir, quitter Babylone et par convois, par caravanes, ils vont regagner progressivement le petit pays de Jérusalem et les régions proches de Juda qui l'entourent. Ce n'était pas très glorieux pour plusieurs raisons, mais la principale c'est que, quand ils sont arrivés là, la politique des prédécesseurs avait mélangé les populations. La technique de la déportation c'est de déraciner les peuples d'un endroit pour les implanter dans un autre et les remplacer par des étrangers. On intervertissait ainsi les implantations de populations, ce qui leur enlevait toute velléité nationale de défendre un territoire, si bien que quand les juifs sont revenus, ils ont trouvé le pays occupé par une mosaïque de tribus qui avaient adopté, outre les dieux nationaux dont ils avaient gardé le souvenir, quelques éléments du culte de la région en mélangeant tout et même au besoin en y intégrant quelques éléments de la foi au Dieu unique d'Israël.
Lorsque les juifs sont arrivés dans le pays, au début, ils ont commencé à prendre femme parmi les populations installées en Juda et ainsi ils risquaient de laisser dégénérer les traditions cultuelles, les traditions religieuses dont ils étaient les dépositaires. Comme chacun le sait, lorsqu'on est en exil, on garde bien mieux ses traditions religieuses que quand on revient au pays, parce qu'à ce moment-là on investit moins, on est moins exigeant sur le plan religieux et on laisse un peu tout faire. Et les deux livres d'Esdras et de Néhémie sont précisément des livres qui nous montrent qu'au moment même où le peuple se réinstalle dans sa terre, à tout moment il risque d'être infidèle, de trahir la foi de ses Pères et, petit à petit, de s'égarer par rapport à ce qui leur avait été donné.
Ainsi ces deux livres sont des livres d'une réforme religieuse. Il ne suffit pas de se réinstaller sur sa terre pour garder la foi au Dieu unique comme les Pères l'avaient reçue. Il faut un effort de conversion permanente pour ne pas pactiser avec n'importe quoi, n'importe comment parce que, à tout moment, la foi d'Israël, est mise en danger. Le premier enseignement de ces livres d'Esdras et de Néhémie, car c'est le même livre, la même rédaction, même s'ils sont dissociés, le premier enseignement c'est que la tradition ne se garde pas sans combat. Non pas une sorte de combat seulement défensif et timoré, mais pour garder l'intégrité même de ce qui a été transmis, Il faut le combat même de la fidélité. Garder dans son cœur la foi des Pères, c'est un peu plus que se réinstaller à Jérusalem et de rebâtir des murailles. C'est garder dans son cœur tout ce qui nous a été donné, tout ce qui nous a été transmis et le transmettre à ses descendants fût-ce au prix de certaines coupures, de certaines ruptures et de refus de certaines compromissions.
Le deuxième enseignement, tout aussi important surtout pour nous chrétiens, c'est précisément le petit passage que nous venons d'entendre : "Dieu éveilla l'esprit de Cyrus" pour proclamer un édit précisant que les juifs retourneraient sur leur terre et qu'ils re-bâtiraient le temple, et que c'était lui, Cyrus, qui en donnait l'ordre et demandait aux nations voisines de participer financièrement à la construction du temple. C'est très important car là, il est clairement dit que c'est sur l'initiative d'un païen que le temple sera rebâti avec la participation de nations païennes. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, la foi juive, à partir de ce moment-là, est en dialogue permanent et direct avec les nations païennes. Ce n'est pas une sorte d'enfermement sur soi à Jérusalem, c'est, au contraire, petit à petit, une étape décisive où Dieu prépare le fait que le salut sera proposé à toutes les nations. Il le prépare en montrant à son peuple qu'un païen, Cyrus, et des nations païennes interviennent dans la reconstruction du Temple, dans la réinstallation de ce qui constituait le cœur de la foi juive, le culte et la louange de Dieu. Nous n'en sommes pas encore au moment où les nations, par la mort du Christ, sont intégrées dans le peuple unique, dans le peuple du salut, dans le peuple d'Israël, mais nous en sommes au moment où, pour que la foi d'Israël puisse durer, puisse retrouver sa plénitude et son intégrité, il lui faut le service des nations. Et Dieu a voulu, positivement que Cyrus intervienne.
C'est une grande étape dans l'histoire du salut. Cela veut dire que, désormais qu'elles le veuillent ou non, même si c'est à titre de serviteur, les nations sont appelées à participer à l'histoire du salut. Jusque-là, c'étaient les descendants d'Abraham, par David c'étaient les descendants de David qui étaient appelés à la promesse. Maintenant les nations ne sont pas encore bénéficiaires, mais elles sont coopératrices à la promesse. A partir de ce moment-là, au moment où Israël paraît un petit quelque chose de rien du tout, quelques caravanes de déportés sionistes qui reviennent à Jérusalem, en réalité Dieu opère quelque chose d'extraordinaire, il commence à engager le sort des nations dans le don du salut.
Evidemment, Israël sera plus ou moins fidèle à cet aspect des choses. Il aura du mal à y habituer son cœur. Très souvent Israël ne se souviendra pas que c'était Cyrus, le roi païen, le maître de l'univers de l'époque, qui a pris l'initiative de rebâtir le temple. Il ne se souviendra pas que les nations ont déjà partie liée. Très souvent, il vivra sur une sorte d'égoïsme très fermé, voire même un certain mépris des nations. Mais, en réalité, dès ce moment-là, les nations sont engagées dans cette histoire.
Et pour nous, aujourd'hui, ceci est très important car il faut savoir que les frères, les hommes qui ne font pas partie du Peuple de Dieu, sont un peu dans la même situation que Cyrus, même si, à certains moments, ns ne savons pas le voir. Même si nous ne savons pas le comprendre, et surtout même si eux ne savent pas le voir ou le comprendre, ils ont le rôle de Cyrus. Ils ne sont pas encore dans l'Église, ils ne sont pas encore dans le peuple, mais ils sont déjà invités à opérer, à travailler sans le savoir à la construction du Royaume. Et c'est cela qui peut fonder une réelle fraternité et un critère de discernement pour juger le travail des hommes, pour savoir si ce qu'ils font peut aller dans le sens du service et de l'édification de ce Royaume ou si au contraire cela lui est indifférent ou s'en égare.
Ainsi que cette lecture d'Esdras et de Néhémie nous provoque à une certaine conversion, c'est-à-dire comment les hommes qui sont autour de nous peuvent réagir vis-à-vis du Royaume de Dieu, si, à certains moments, ils ne sont pas appelés par Dieu à coopérer, à collaborer au Royaume de Dieu, cela même sans le savoir et peut-être si nous n'avons pas cette responsabilité importante de leur dire pourquoi Dieu leur a chuchoté cela dans leur cœur et à quelle destinée ils sont appelés parce que, au fond, c'est à nous qu'il revient de le leur révéler.
AMEN