DISTANCE N'EST PAS INDIFFÉRENCE
2 R 4, 8-11+14-16a
(26 juin 2005)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
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elui qui aime sa mère ou son père plus que moi, n'est pas digne de moi. Celui qui aime son fils ou sa fille pus que moi n'est pas digne de moi". Pour recevoir une première communion et deux baptêmes on a l'impression de recevoir une douche froide (ce ne serait peut-être pas désagréable par la chaleur ambiante). Alors, faut-il téléphoner à la commission anti-sectes et indiquer qu'une secte nommée : secte de l'Église catholique qui prône la destruction de la famille, les rapports des parents et des enfants dans une sorte de subversion qui remettrait en cause toutes les autorités familiales ? Est-ce qu'il faut prendre ces paroles au pied de la lettre et se dire qu'il faut arrêter d'aimer sa mère, son père, la petite sœur et le petit frère (ave les querelles fraternelles cela facilite les choses) ?
En réécoutant cet évangile, nous revient toujours d'une manière incessante cette espèce d'opposition, comme si nous avions à choisir entre Dieu et les hommes. Ce matin, j'aurais voulu non pas travailler uniquement l'évangile, mais revenir à la première lecture. Vous avez entendu qu'elle était extraite du Livre des Rois, et elle nous raconte l'histoire d'une femme de bonne condition, riche, qui reçoit un homme de Dieu, un prophète. Elle l'invite à manger chez elle, cela arrive, les prêtres aussi sont invités à manger dans les bonnes familles catholiques d'Aix et d'ailleurs, mais elle ne se contente pas d'inviter le prophète de venir manger le bout du gras, et discuter de l'histoire du salut dans le peuple d'Israël, elle va faire quelque chose. Elle va aménager un espace, à l'écart de la maison, une chambre haute, sur le toit, avec tout ce qui est nécessaire pour pouvoir y vivre : un lit pour dormir, de la lumière, une table, une chaise. Ce qui est très intéressant, c'est que dans la découverte qu'elle vit avec cet homme, elle ne va pas l'épuiser tout de suite. Voilà, c'est un prophète, il faut qu'il me dise mon avenir, ce que Dieu veut pour nous, etc … Non, elle le laisse tranquille, elle n'empiète pas sur son territoire. Voilà un premier élément que cette femme nous dit de cette relation entre elle et cet homme de Dieu.
Une autre personne m'a donné une idée au cours de la semaine, c'était à la clôture de la catéchèse du CE1, une jeune maman qui vient d'avoir son troisième enfant, un petit garçon tout mignon, et ce qui est extraordinaire, vous le savez à la naissance d'un bébé, nous essayons toujours de chercher à qui il ressemble. "Il ressemble à …" comme si l'enfant qui venait de naître était déjà complètement dépossédé de sa personnalité, de qu'il est lui-même. Alors, on lui découvre les oreilles du grand-père, les cheveux de la mère, et que sais-je encore ! Cette jeune maman m'a dit cette chose très belle : il va falloir que je m'habitue à lui. C'est tout simple, en apparence, mais fort intéressant. C'est vrai que quand on parle d'un bébé ou qu'on le présente aux gens, le bébé n'existe pour ainsi dire pas. Il est là, dans un tissu relationnel, familial, et cette maman renverse complètement la situation et elle se met à dire : moi, il va falloir que j'apprenne à le connaître, il faut que moi, la mère, je m'habitue à ce qu'il est, c'est-à-dire à découvrir son horloge biologique, son caractère, etc … Et je trouve qu'entre ces deux femmes, il y a des éléments similaires. Car en définitive, ces deux personnes ont réussi à donner cette expression de distance vis-à-vis de l'autre et vis-à-vis de l'être aimé. Une distance, c'est une attention, car enfin, si la shunamite n'invite plus le prophète Élie à manger, ce n'est pas qu'elle ne s'intéresse plus à lui. Si elle le met au fin fond de chez elle, ce n'est pas parce qu'elle ne s'intéresse plus à lui. Ce n'est pas une indifférence. Nous pourrions penser que la distance que nous instaurons avec l'autre est une attitude d'indifférence. Ce n'est pas le cas car elle est extrêmement attentionnée avec lui, elle veille à ce qu'il ait tout ce qu'il faut pour qu'il puisse vivre, se reposer, manger, travailler.
Je crois, frères et sœurs, que ce que fait cette shunamite, quand elle crée, quand elle construit une chambre, elle donne une autre déification de l'amour. C'est vrai que les définitions de l'amour, il y en a des multitudes. Aujourd'hui c'est ce que la liturgie de la Parole nous donne à comprendre. Aimer, qu'est-ce que c'est ? C'est être capable de créer dans son propre cœur un espace pour l'autre, dans lequel je ne vais pas nécessairement intervenir. C'est très difficile à accepter. C'est beaucoup plus difficile d'exclure l'autre ou au contraire de le prendre en entier dans notre cœur. Elle, ce qu'elle fait, ce qu'elle comprend véritablement, c'est que si elle veut avoir une vraie relation avec cet homme, elle doit à la fois le laisser rentrer chez elle et en même temps, laisser un endroit dans lequel elle-même ne viendra pas. Je crois que cette définition de l'amour nous donne aussi peut-être une compréhension des rapports amoureux, que ce soit conjugaux, ou familiaux vis-à-vis des enfants, qui est d'accepter de ne pas tout comprendre de l'autre, et accepter aussi que l'autre reste toujours comme un étranger à ce que je suis. C'est ce que vit la shunamite : c'est un homme de Dieu, elle aurait pu très bien vouloir devenir comme lui, découvrir qui il est, ce qu'il fait, lui courir toujours après. Non ! Elle reste comme étrangère à sa vie et lui aussi. C'est une sorte d'autonomie amoureuse, de distance amoureuse qui n'est pas indifférente, qui n'est pas refus, qui n'est pas un autocentrage sur soi. Et puis, le texte a été coupé, et j'en suis désolé, le fait même que tout ce qu'elle donne à cet homme est offert gratuitement. A un moment donné, le prophète va lui demander ce quelle veut et elle dit : je n'ai besoin de rien. Il faut que le prophète insiste, et d'ailleurs, sans lui demander son avis, le prophète lui annonce que l'an prochain, elle aura un enfant.
Frères et sœurs, cette shunamite nous invite à ouvrir notre cœur à l'autre, mais pas n'importe comment. Ouvrir notre cœur pour y laisser une place pour l'autre, une place gratuite, une place ou l'autre viendra ou ne viendra pas. Dans ce qu'a fait cette femme avec l'homme de Dieu, il y a quelque chose de similaire au travail des parents, et cette femme devient mère parce qu'elle a su faire ce même travail avec cet homme auparavant.
Que cette shunamite nous invite à savoir nous aimer les uns les autres dans une immense attention et un grand respect.
AMEN