DIEU TERRIBLE ET MISÉRICORDIEUX

2 R 1, 2-17

(17 juin 1994)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

T

errible ce prophète Élie qui non seulement a fait égorger tous les prophètes de Baal, mais qui encore refuse d'apporter la guérison au roi Ochozias qui de fait s'était adressé aux faux dieux, aux Baals, pour en obtenir un oracle, qui fait descendre le feu du ciel sur ces pauvres cinquanteniers et les centurions qui les emmènent et qui n'y peuvent rien. Voilà donc le prophète terrible d'un Dieu terrible.

       Et quelle différence avec le Christ, tel qu'Il nous apparaît dans l'évangile de saint Matthieu, le Christ qui guérit le serviteur du centurion, le centurion romain, un étranger qui ne fait pas partie du peuple de Dieu. Il guérit la belle-mère de Pierre, Il guérit tous les possédés et les malades, et mieux encore, non seulement Il les guérit mais Il prend sur Lui leurs infirmités, Il se charge de leur maladie.

       La différence est si grande que dans l'Église ancienne, un certain nombre de chrétiens ont cru qu'il ne s'agissait pas du même Dieu, qu'il y avait un Dieu de l'Ancien Testament, un Dieu terrible, un Dieu justicier, un Dieu redoutable, vengeur, et puis qu'il y avait un autre Dieu, le Père de Jésus-Christ, un Dieu de miséricorde et de tendresse, de guérison et de bonté.

       Pourtant il s'agit du même Dieu et la miséricorde, la tendresse que nous révèle Jésus ne prend tout son sens qu'à partir de la révélation de l'Ancien Testament qui est celle d'un Dieu créateur et de la justice de Dieu. C'est parce que Dieu est juste que Dieu peut être miséricordieux, ou plus exactement la miséricorde de Dieu est le comble de sa justice, au-delà de ce que nous aurions pu imaginer. Il faut d'abord qu'il soit bien clair que Dieu récompense celui qui fait le bien et punit celui qui fait le mal, pour que ce pardon de Dieu, cette miséricorde de Dieu puisse prendre toute sa signification, non pas celle d'un arbitraire d'un Dieu qui récompenserait au hasard ou punirait au hasard, ou encore d'un Dieu faible qui se laisserait berner et qui passerait l'éponge quels que soient nos actes bons ou mauvais.

       Non, la miséricorde n'a de sens que si Dieu, d'abord, est juste c'est-à-dire si Dieu lit dans nos cœurs, si Dieu sait ce qu'il y a dans notre cœur, le mal ou le bien. Et Ochozias était un roi impie qui savait parfaitement qu'il y avait un Dieu en Israël mais qui préférait se tourner vers ces idoles cananéennes dont la religion était plus facile, plus accommodante, davantage accessible à ces hommes charnels qu'étaient les Israélites de l'époque et le roi Ochozias lui-même. Et il était normal que Dieu, le vrai Dieu, manifeste sa puissance et revendique son unicité et qu'Il ne laisse pas les hommes s'égarer au gré de la facilité de ces faux dieux, de ces fausses religions. Il fallait que Dieu manifeste qu'Il était le seul et ne pouvait révéler le secret de son cœur quand Il aurait été d'abord reconnu comme l'unique.

       Ce Dieu juste c'est le Dieu créateur, c'est-à-dire Celui qui a façonné le cœur de l'homme et Il sait ce qu'il y a dans le cœur de l'homme. Et Il sait que quand ce cœur est cassé il ne peut produire que le mal, et que cette mort qu'Ochozias porte en lui, ce n'est pas tant une punition de Dieu que la conséquence des actes que le roi a posés. En tant que Créateur, Dieu doit assurer la cohérence entre notre liberté, les choix de notre liberté et les conséquences de ce choix. Ce que la Bible présente quelquefois comme une punition de Dieu, c'est une manière de parler. Cela veut dire que Dieu est le garant de la vérité de ce qu'il a créé et que si on s'amuse à casser la création, on ne peut pas attendre qu'elle produise ensuite de bons fruits.

       Il y a une logique interne et Dieu la fait respecter, Il la fait connaître. Et c'est en ce sens qu'on parle d'un Dieu qui punit. Et à partir de ces certitudes de base, fondamentales, sans lesquelles rien n'aurait plus aucun sens et la terre tournerait à l'envers, à partir de ces certitudes de base, Dieu peut nous conduire plus loin. Et ce plus loin, ce n'est pas une miséricorde aveugle, ce n'est pas que Dieu ignore le mal, ne voit pas le péché ou fait comme si nous n'avions pas péché. C'est que Dieu prend sur Lui nos infirmités, nos maladies, nos pauvretés, notre péché. Dieu n'oublie pas le mal, mais dans un surcroît de tendresse, ce mal qui normalement, logiquement, doit nous écraser, doit nous tuer, ce mal Il le prend sur Lui et Il en meurt, Il en meurt sur la croix. Le mal ne peut produire que la mort. Seulement le secret de la miséricorde de Dieu, c'est qu'au moment où le mal va produire la mort qui est sa conséquence inéluctable, Dieu s'interpose entre nous et le mal que nous avons commis, pour recevoir de plein fouet, sur Lui, la mort qui en est la conséquence. Tel est le secret de la miséricorde de Dieu, non pas une négation de l'ordre de la création, non pas une sorte de mélange dans lequel tout serait dans tout indistinctement. Non, les conséquences du bien et du mal demeurent, mais Dieu ne veut pas que nous soyons les victimes de notre propre péché. C est Lui qui se fait la victime de notre péché, c'est Lui qui subit la mort et nous donne la vie.

 

       AMEN