PRÉSENCE SILENCIEUSE ET INVISIBLE

1 R 8, 1-9

(4 février 1993)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Germigny : Mosaïque de l'Arche d'Alliance 

Q

uelle chose étrange que le Temple de Jérusalem ! A peine si on devrait l'appeler un temple. Dans les religions anciennes, le temple est essentiellement le lieu du voir. Le temple est à voir dans son apparence extérieure, dans l'immense ornementation dont il est l'objet. Mais il est surtout à voir parce qu'il est la demeure d'une statue ou de plusieurs stèles qui représentent la divinité. Les temples étaient la demeure visible du dieu. Ils étaient cette portion de la terre qu'ils avaient choisie, délimitée pour être leur sanctuaire, le lieu de leur résidence.

       Et ici, il n'y avait rien à voir. Seul petit détail visible, le bout des barres qui servaient à porter l'Arche, autrement dit les poignées de brancards. C'était la seule chose qui apparaissait au regard quand on était dans la perspective du Temple. Le reste était caché. Et même si on avait pu entrer dans le saint des Saints, il n'y avait qu'une boîte, une sorte de caisse en bois de cèdre évidemment, avec deux anges au-dessus, symbole de la présence du monde céleste au cœur de Jérusalem. Mais, comme le dit le texte, "et dans l'Arche, il n'y avait rien". Rien que deux panneaux de pierre qui contenaient la Parole de Dieu. Le Temple était la Demeure où le Dieu invisible avait choisi de se faire entendre, et encore se faire entendre de cette voix silencieuse de l'Écriture. On ne pouvait pas marquer davantage la distance entre le mystère de la présence tout à fait réelle de Dieu au cœur de ce Temple et d'autre part son inaccessibilité à l'expérience humaine. On ne voyait rien, il n'y avait pas de son comme le son de la trompe au jour du don de l'Alliance au final, il n'y avait plus que le silence de l'Écriture Et pendant des siècles, la Tradition d'Israël a vécu dans ce mystère du silence de l'Écriture. Elle savait simplement qu'il y avait les Tables de la Loi gravées dans la pierre, avec la Parole de Dieu et que cette Parole de Dieu résonnait, comme silencieusement, au milieu de la ville sainte, au milieu du Temple. Et Israël était simplement l'écoute de cette présence silencieuse de Dieu. La tradition de l'Écriture, la tradition d'Israël, elle est simplement l'écoute du silence de Dieu.

       Pour ma part, je crois que ce n'est pas un hasard si, au moment où on réveille le Christ, qui est la Parole vivante, qui est couché à la poupe du vaisseau ballotté de part et d'autre par les flots de la tempête, ce n'est pas un hasard si le seul mot que dit Jésus c'est : "Silence ! Tais-toi ! Calme-toi !" comme si Jésus voulait, ce jour-là, dans le miracle de la tempête apaisée, réduire dans le plus grand silence la nature, le monde, le cosmos en ce qu'il peut avoir de plus chaotique et de plus bruyant, pour contempler simplement dans la paix et dans le calme la présence de Celui qui vient.

      Notre propre vie de chrétien est comme un long silence autour du mystère de la venue de Dieu dans sa création. Toute notre attente, toute notre espérance, tout ce que nous faisons, c'est comme pour approcher l'inaccessible, c'est comme pour nous laisser ouvrir le cœur par ce qui est au-delà du regard, au-delà de l'ouïe, au-delà de tout ce qu'on peut figurer afin qu'apparaisse, en vérité, Dieu tel qu'Il est : "Nous le verrons alors tel qu'Il est !"

       Tout à l'heure, quand nous allons recevoir ce pain et ce vin, nous acquiescerons en disant qu'en vérité c'est le corps et le sang du Seigneur, puis le geste même par lequel nous l'accueillerons en nous, dans le Temple Nouveau que nous sommes, ce sera un geste silencieux : manger le corps du Christ, boire le sang du Christ. Un geste même qui empêche de parler, car on ne peut parler quand on a la bouche pleine. Précisément ce geste c'est le geste du silence de la présence de Dieu et c'est le geste de cette intense concentration de tout notre être autour de cette présence du Dieu qui vient, mais qui vient comme Il est venu dans le Temple de Salomon, à travers le silence de l'Écriture comme Il est venu dans le Christ à travers le silence par lequel Il enjoint à la mer et à ses flots de se taire, et aujourd'hui encore, à travers le silence de sa présence qui nous sauve et qui nous permet de tendre, de tout notre être, vers le mystère de son Royaume.

       AMEN