L'INTIMITÉ DU SECRET

Jg 16, 4-14

(18 août 2003)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Montbenoît - Les stalles- Dalila coupant les cheveux de Samson 

P

ermettez-moi de choisir le plus breton de ces deux récits bibliques, non pas évidemment le problème du divorce qui ne se pose pas en Bretagne, mais le problème de Samson et de Dalila. Vous connaissez l'histoire. Samson est le fruit d'une naissance miraculeuse. Il a grandi, il a respecté un certain nombre de vœux que sa mère lui a enjoint de suivre puisque dès le moment de sa naissance, il était consacré à Dieu, et notamment parmi ces vœux, le fait de ne pas boire d'alcool (évidemment ce n'est pas très breton comme détail), mais il avait aussi celui de ne pas se raser la tête, donc, de garder sa chevelure la plus longue et la plus naturelle possible. Ce Samson, comme on vient de le voir, a épousé une femme Philistine, ce qui n'est déjà pas très bien, c'est un peu comme si un breton épousait une alsacienne. Ensuite, Samson se met dans une situation un peu double, à la fois la femme est Philistine, donc il va au banquet chez les Philistins, il pactise avec l'ennemi d'une certaine manière. Mais il y a toujours une sorte de bon sentiment qui le reprend, son appartenance au peuple élu le maintient quand même dans les normes de ce qu'il faut faire et ne pas faire. C'est pour cela qu'il sera considéré comme un juge en Israël. Simplement, la femme est perfide, elle est rusée, et elle veut absolument connaître le secret de la force de Samson. 

       L'épisode que nous avons entendu montre que par trois fois, Samson ne trahit pas son secret. Vous connaissez la suite de l'histoire, c'est toujours comme cela, avec les confidences sur l'oreiller, on arrive toujours au bout de ce qu'on cherchait, et ce gros nigaud de Samson, car il est aussi nigaud qu'il n'est fort, finira par cracher le morceau. Il expliquera à sa femme que toute sa force est dans sa chevelure et que par conséquent, il donnera à celle-ci la possibilité, avec la complicité des Philistins, de le maîtriser et ensuite d'être prisonnier, d'avoir les yeux crevés etc … 

       Que veut dire cette histoire ? Surtout sur le passage que nous avons lu aujourd'hui qui est un peu un passage clé du récit, c'est que la force de Samson n'est pas maîtrisable par aucune chose extérieure. Ni les cordes d'arc fraîches qui avaient la réputation d'être extrêmement solides, parce que quand elles séchaient elles perdaient de leur souplesse, ni les grosses cordes qui servaient dans les gros travaux, ni enfin le fait de tresser les cheveux et de les tenir avec une chaîne et une batte, et donc enchaîner Samson à son lit ou au mur, aucun des éléments extérieurs ne peut lier ou détruire la force de Samson. En fait, parce qu'il est consacré à Dieu, rien d'extérieur ne peut avoir de prise sur lui. La seule prise qu'on peut avoir sur lui, c'est quand on touche au secret par lequel Dieu l'a lié à Lui, c'est-à-dire, accomplir le vœu. Je crois que c'est cela le sens même de la bêtise de Samson, qui confine effectivement à force d'être bête, qui confine au péché, c'est de n'avoir pas saisi que le secret de sa force était le résultat d'un vœu qui le liait à Dieu puisque Dieu l'avait donné à ses parents, mais qui en même temps liait Dieu à lui, puisque Dieu lui avait donné la vie. Le jour où il donne prise à cette intimité, à ce moment-là, Samson est pris. 

       Vous soyez la morale de l'histoire. Elle est assez intéressante. En fait, c'est un peu une théologie du martyre. On peut donner les martyrs aux lions, cela ne fait rien. On peut livrer les martyrs au feu, cela ne fait rien. Mais le jour où le martyr trahit sa foi, au moment de l'épreuve, il est fichu. C'est exactement ce que veut dire le récit, c'est une sorte de première petite théologie du martyre : en réalité ce qui constitue le secret de l'existence humaine, est une réalité absolument intime, inviolable et profonde, et qu'on ne peut pas gâcher. Le jour où l'on trahit cette intimité de la relation avec Dieu, on trahit Dieu et soi-même. Tant qu'on vous met les cordes d'arc autour de la tête, autour des yeux ou des bras, cela n'a pas d'importance. On n'a pas de prise sur vous. C'est pour cette raison que ce récit est une très belle illustration de ce que Jésus dira un jour de façon beaucoup moins métaphorique : "Ne craignez pas ceux qui peuvent tuer le corps, mais craignez ceux qui peuvent tuer l'âme". C'est exactement le même problème. Je pense que c'est là tout un aspect de l'anthropologie, de la conception de l'homme dans la Bible, ce qui constitue l'homme ce n'est pas la prise extérieure qu'on a sur lui, ou le fait qu'il puisse donner prise à l'extérieur, c'est le fait qu'il est lié au plus intime de lui-même à son Dieu. 

       Je termine par une toute petite application pour notre pèlerinage aujourd'hui. Je crois qu'il a deux manières d'aborder un pays. On peut aborder un pays comme des touristes, et là, on lie ce pays avec des cordes d'arc fraîches, on le lie avec des cordes, ou on lui tresse des nattes, attachées à une batte et des chaînes. Et la plupart du temps, hélas, aujourd'hui le tourisme c'est simplement une manière de saisir l'extérieur d'un pays et pas son âme. Je pense que c'est la différence entre le tourisme et le pèlerinage que nous faisons. Nous, nous essayons de deviner le secret de l'âme de ce pays. Quand nous faisons notre Tro Breiz, c'est parce que nous avons la prétention de pouvoir essayer de saisir le cœur de la Bretagne à travers son aventure de sainteté, à travers le chemin qu'ont suivi des milliers de générations de bretons, pour rechercher leur Dieu. C'est cela la grâce d'un pèlerinage, ce n'est pas d'abord de faire des dévotions, mais c'est d'accueillir, dans un endroit qui, à priori nous est inconnu et c'est pour cela qu'on y va comme pèlerins (pèlerin cela veut dire : celui qui a statut d'étranger, "peregrinus" en latin). Nous sommes des "peregrini", et comme provençaux nous avons bien conscience d'être des étrangers ici, nous ne buvons pas de cidre, nous n'en fabriquons pas, nous n'avons pas de chapeaux ronds, nous ne chantons pas avec des binious, mais avec des galoubets, et cependant, nous arrivons comme des peregrini et nous venons comme des mendiants pour essayer de retrouver la source de la grâce qui a été à l'origine de la sainteté de l'histoire de ce pays. 

       Je crois que c'est un des sens possibles du récit de Samson pour nous aujourd'hui. 

 

       AMEN