IDOLE OU ROI ?

Jg 9, 1-6

(8 juillet 2003)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

D

écidément, il est difficile d'être à la fois sauvé et de ne pas s'attacher à son sauveur. Hier, dans le chapitre huitième du livre des Juges, on a entendu que Gédéon avait sauvé le peuple d'Israël des mains de Madian, et le peuple dit à Gédéon : "Règne sur nous, toi, ton fils et tes filles, puisque tu nous as sauvés des mains de Madian". Et Gédéon refuse. 

Comme en écho aujourd'hui, hier c'était le peuple qui voulait un roi et cet homme refusait cette royauté, aujourd'hui, il y a comme une relation, une complicité qui se fait toujours entre le peuple qui désire un roi et un homme qui va accepter cette royauté, Abimélek, un des soixante-dix fils de Gédéon. On a l'impression que ce sont les peuples, en fait qui font les tyrans. On a une conception de la liberté telle que nous pensons que les tyrans sont des gens qui arrivent, forcent la liberté des peuples, qui les prennent de force, qui les violentent, afin de les mener là où le peuple ne voudrait pas aller. Or, il est intéressant de voir que dans la Bible, mais aussi dans une histoire assez récent, avec le peuple allemand, Hitler, que les tyrans ne sont pas toujours des gens qui arrivent comme cela d'une manière extérieure, mais ce sont des gens qui sont d'abord appelés par le peuple. Sauvés par un homme, ou ayant l'impression d'être sauvés par un homme, on veut s'attaquer à lui, on veut se le garder. On a là d'une certaine manière une bonne définition de ce qu'est l'idolâtrie. L'idolâtrie d'un peuple pour son tyran, car même si le tyran peut être dur, rude et difficile avec son peuple, il y a beaucoup de peuples qui aiment leur tyran. Idolâtrie, pourquoi ? Parce qu'il y a ce même jeu de rapport entre une idole, un homme idolâtré et sont peuple. Le peuple est celui qui va chercher un lieu pour fixer son espérance. Il va rencontrer un homme, ou alors une divinité qu'il va élaborer, et il va reporter sur lui toutes ses attentes, toute son espérance. D'une certaine manière, l'idolâtre est celui qui instrumentalise Dieu. L'idolâtre est celui qui instrumentalise le roi et le tyran. C'est pour cela que la relation entre le tyran et son peuple est une relation beaucoup plus difficile, ce n'est pas tout noir du côté du tyran, et tout blanc du côté du peuple qui est tyrannisé.  

       Je crois que dans notre vie de chrétien, il y a aussi une zone grise dans notre relation avec Dieu. Nous disons, comme le peuple a dit à Gédéon : "Tu nous as sauvés, Seigneur, sois notre roi, tu nous as sauvés du péché, de la mort, sois notre roi, règne sur nous". Mais la manière dont nous voulons que Dieu règne sur nous, c'est notre manière à nous. Et quand nous disons cela à Dieu, nous sommes des idolâtres. Nous voulons faire entrer Dieu dans notre jeu, exactement comme le peuple d'Israël voulait que les juges soient pour eux. Je crois que quand bien même Gédéon a légèrement battu de verges avec des épines, les peuples autour de lui, au moins, il savait qu'il n'était pas fait pour être roi. Quand le peuple lui a demandé, Gédéon a refusé, disant, vous n'avez qu'un seul roi, c'est Dieu. Et Dieu refuse d'être roi à la manière d'un tyran. Dieu est celui qui refuse d'être notre complice dans demandes, dans nos désirs. Dieu est celui qui, comme Jésus, nous oblige à garder une distance entre Lui et nous. Jésus monte sur une barque et s'en va loin de la foule pour pouvoir dire quelque chose à cette foule. Jésus n'est jamais celui qui caresse les foules dans le sens du poil, il est exigeant quand Il a une parole de type parabolique, on sent qu'il y a un écart entre Dieu et nous. Je crois qu'à ce moment-là, Dieu est celui qui refuse de rentrer dans cette complicité qui existe entre le tyran et son peuple. Jésus est celui encore qui refuse, à chaque miracle, et encore plus avec le miracle de la multiplication des pains, qui refuse d'être roi à la manière humaine.  

       Je crois, frères et sœurs, que ce livre des Juges devrait nous aider à découvrir la manière dont Dieu est roi pour nous, non pas une idole que nous nous fabriquons, non pas un Dieu à notre service, comme le serveur du café qu'on appelle comme cela, non pas un Dieu instrumentalisé pour notre bien, mais au contraire, un tout autre, quelqu'un sur lequel, nous ne pouvons pas avoir la mainmise. C'est le Dieu, le roi d'Israël, celui qui règne à travers tous les siècles, et c'est celui qui nous oblige à briser justement cette image de tyran et de peuple soumis pour le remplacer par un véritable roi, c'est-à-dire celui qui fait accéder son peuple à une maturité et à une véritable liberté, liberté que nous cherchons toujours.

 

       AMEN