UN CRI !

Jg 5, 12-22

(20 juin 2003)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

U

n cri semble parcourir ces textes et en même temps c'est différent, parce que les textes sont tellement différents. Le premier texte qui est la deuxième partie du cantique de Déborah est certainement un des textes les plus anciens, les plus historiques concernant justement un cantique d'action de grâces, que l'on pourrait qualifier pour nous, gens bien élevés, polis et gentils, de dur, violent, anti-religieux, allant contre l'évangile. Et puis, un autre texte, l'évangile, un autre cri, des hommes qui sont à la merci des événements, ballottés par les événements de la vie et du monde, et qui se tournent vers le seul qui peut le sauver, Jésus-Christ qui est là, allongé dans la barque et qui dort. 

       Je crois que ces deux textes sont intéressants, parce qu'ils nous montrent la manière dont les hommes réagissent face aux événements et face aux difficultés. Je crois que dans cette question surgit une autre question qui est celle de savoir ce qu'est un prophète. C'est assez amusant, ce matin dans la lecture aux Laudes on commençait l'histoire de Saül, quand il va être choisi comme roi et oint par Samuel, et l'on racontait que déjà à l'époque on parlait d'un voyant, et puis des prophètes. On expliquait parce que déjà à l'époque, on ne savait plus ce qu'était un voyant et ce qu'était un prophète. Très souvent, dans notre esprit, le prophète est celui qui, un peu comme madame Mirza ou qui vous voulez, réussit à lire dans la boule de cristal un avenir tout tracé. En fait, le prophète est celui qui vous dit ce qui va vous arriver et vous ne pouvez pas échapper au destin que Dieu vous a fixé. Destinée irrévocable, négative ou positive, que vous aurez à subir. Pourtant, le prophète dans la Bible, est exactement à l'inverse de cette image du prophète telle que nous nous la forgeons. 

       Dans la Bible, le prophète est un homme, qui, par sa parole, est capable de garder tous les possibles. Je m'explique. A la place de dire une parole qui va enfermer le peuple, qui va lui dire : de toute manière, vous êtes fichus, vous allez passer à la trappe, rien ne peut vous sauver, vous êtes voués aux enfers, le prophète est celui qui malgré lui, parfois, annonce toujours une parole d'espérance, une parole d'ouverture. Et j'en veux pour preuve le jeu de plusieurs textes, de plusieurs événements dans la Bible qui nous montrent bien comment le peuple, et comment nous-mêmes avons tendance à passer de la première définition à la deuxième définition. Le cri du peuple d'Israël au moment de l'Exode, c'est le cri des apôtres dans le bateau : nous périssons. En définitive, aucune possibilité de s'en sortir, la vie n'a pas de sens, je suis coincé, je suis fichu. Autre exemple, le fameux prophète Jonas, qui pour lui, la prophétie c'est d'annoncer ce qui va se passer : il va chez les Ninivites, et il leur dit que de toute façon, ils vont mourir, qu'ils sont des païens, etc … Quelle est sa surprise à la fin du livre, quand justement, il reproche à Dieu de ne pas avoir accompli ce qu'il avait dit. Et Dieu lui dit : Jonas, le prophète, ce n'est pas celui qui annonce un destin irrévocable, mais c'est celui qui annonce une parole d'ouverture, une parole d'espérance, une possibilité d'ouverture. 

       Je crois que paradoxalement dans ces deux textes, la prophétie peut-être évangélique, la prophétie du Nouveau Testament, la prophétie est beaucoup plus du côté de l'Ancien Testament dans ce texte de Déborah, alors que les apôtres ont tendance à réagir dans un cri fermé. Deuxième conséquence de cette réflexion, sur ce cri prophétique de ces deux textes, c'est qu'avec les apôtres, il n'y a que Dieu qui sauve, et l'homme est complètement et totalement absent. Ce sont des petits enfants qui se réfugient, qui réveillent Jésus et qui demandent à être sauvés. Le premier texte, celui du cantique de Déborah, a comme avantage d'être beaucoup plus subtil dans la question du salut. Ce cantique montre bien que d'une part c'est Dieu qui sauve, et qu'en même temps, Dieu ne nous sauve pas sans nous. Je trouve assez beau dans ce texte justement que le Dieu qui est sauveur en même temps demande à son peuple Israël de le sauver, afin que Dieu sauveur puisse les sauver. 

       Je crois que le cantique de Déborah devrait nous faire réfléchir sur ce dialogue que nous devrions avoir dans notre cœur sur le salut que Dieu nous donne et la manière dont nous, nous le mettons en place, nous le faisons vivre, afin que véritablement le cri que nous avons à pousser à la face du monde, ne soit pas uniquement un cri plaintif, un gémissement, mais au contraire, un cri dans lequel nous montrons à la face du monde, que Dieu nous sauve et qu'en même temps nous participons à notre propre salut. 

 

       AMEN