L'ALLIANCE ET LA POLITIQUE

Jos 9, 16-22 + 24-26

(17 juillet 2000)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Enfants à Jéricho 

F

rères et sœurs, il n'est pas très facile de prêcher sur le livre de Josué parce que le découpage est un tout petit peu difficile à comprendre. Pour ceux qui n'étaient pas à la messe du 14 juillet, je vous rappelle en quelques mots l'épisode qui précède ce que nous venons d'entendre. Il s'agit d'un vieux récit dans le livre de Josué qui concerne les Gabaonites, c'est-à-dire des habitants de quatre villes dont nous avons entendu l'énumération tout à l'heure, et qui habitaient à quelque trente kilomètres de Jérusalem. Théoriquement, à cause de la loi de la conquête, Dieu avait demandé de vouer tout le monde à l'anathème, il fallait que la place soit nette, tuer tous les hommes, garder au mieux les femmes et peut-être même pas les enfants. Donc, normalement, ces gabaonites devaient mourir. Or, ces gens sont très astucieux, ils ont entendu parler de la conquête par Josué, ils font semblant de se déguiser avec des haillons, et de se transporter sur leurs ânes avec du pain sec, disant qu'ils venaient de très loin, pour faire alliance avec Josué. Les notables d'Israël à l'insu de Josué finalement font alliance et trois jours plus tard, on s'aperçoit que c'étaient des gens qui habitaient sur le terrain. Donc, il y a eu tromperie, mais comme ils ont fait Alliance, on ne peut pas la rompre. Aujourd'hui, le texte qu'on lit, ce sont les conséquences.

       Comme je vous l'ai dit l'autre jour, c'est un texte intéressant, parce qu'en réalité c'est un texte sur l'intégration et l'immigration. Cela veut dire que ces gabaonites normalement n'auraient par eu le droit de vivre au milieu d'Israël, puisqu'ils n'avaient pas les coutumes, ils n'avaient pas la même histoire ni la même langue, c'étaient des étrangers, des gens du pays de Canaan, mais comme Dieu avait donné la terre, ils devaient disparaître, et en réalité, il y a là comme une mesure de miséricorde, et Josué reconnaît qu'on ne peut pas les détruire, parce qu'il y a une alliance. Il y a déjà un élément important du récit, même des gens à l'époque de Josué, on comprenait qu'on ne pouvait pas détruire un peuple uniquement sur le seul principe de l'identité nationale, ce qui a beaucoup de conséquences que je vous laisse tirer par vous-mêmes. Mais il y a les clauses que Josué ajoute, ils ne peuvent faire partie du peuple formellement, vous aurez remarqué dans ce récit, Josué ne demande pas aux gabaonites de se faire circoncire, ce qui serait pourtant la marque même de l'intégration, cela devait donc être une réalité qui existait à l'époque où le rédacteur écrit ce livre, il n'est pas question de circoncision, ils étaient donc comme une sorte de corps étranger dans le peuple. La seule chose qui leur est imposée, c'est de faire les travaux lourds, porter le bois et l'eau, ces gabaonites avaient leur place dans le pays, mais pour un certain nombre de travaux. C'était sans doute la raison pour laquelle il fallait expliquer la présence et l'existence des gabaonites comme des étrangers au milieu du peuple, ils étaient intégrés à l'alliance, mais à travers des travaux qui étaient plutôt considérés comme des travaux d'esclave. 

        Là aussi, je pense qu'il y a un enseignement intéressant, non plus pour le problème de l'identité des nations, mais un problème pour l'Église. C'est que tout le monde ne fait pas explicitement partie de l'Église par le baptême, comme en Israël, tout le monde ne fait pas partie du peuple par la circoncision. Mais c'est cela que je trouve assez beau, Josué avait trouvé le moyen pour que ceux-là qui n'étaient pas circoncis et n'appartenaient pas au peuple travaillaient quand même au bien commun, ce n'était pas très reluisant puisqu'ils faisaient le boulot des esclaves. C'est une manière de pouvoir considérer le problème des chrétiens, des baptisés avec les non chrétiens, non pas que les chrétiens devraient passer aux autres les travaux pénibles et d'esclavage, mais c'est le fait que considérer que chrétiens et non chrétiens peuvent vivre sur la même terre en concourant au bien commun. Tout ce qu'on dit depuis le concile Vatican II sur le problème de l'Église et du monde, à mon avis, tourne autour de cela. Il y eut un temps où l'on pensait que l'Église n'existait que pour le Royaume, et l'on disait, les chrétiens, et plus spécialement les clercs ne s'occupaient que des choses du Royaume de Dieu en laissant les choses humaines et terrestres aux autres comme si cela ne les intéressaient pas. Ce n'est pas très juste. En réalité nous sommes tous attelés à cette tâche du bien commun que Dieu nous a confié, et qui est de conduire le monde entier dans le cœur de la Trinité. Et c'est vrai que les chrétiens y sont comme témoins qui anticipent le Royaume, y ont une responsabilité spéciale, mais ils ne doivent pas pour autant considérer la vie, l'existence, les responsabilités des non baptisés, comme quelque chose d'annexe ou de sans importance.

       C'est sûr que ce n'est pas du même ordre, mais tous comme les fendeurs de bois et les porteurs d'eau qu'étaient les gabaonites, pour contribuer au bien-être de la vie du peuple d'Israël, de même la société tout entière est fondamentalement orientée vers un certain bien commun, et cela c'est infiniment respectable. Il faut que nous ayons, avec toutes les transpositions dues à la modernité évidemment, mais il faut que nous ayons le même respect des sociétés humaines actuelles même si elles ne sont pas ouvertement et de façon déclarée croyantes et adhérentes au mystère de la foi, il faut que nous les considérions comme des populations, des groupes humains sociaux qui travaillent au bien commun.

       Je crois que c'est un peu l'Alliance nouvelle qui est une alliance pour tous les hommes, mais ceux qui sont appelés connaissent les termes de l'alliance, y travaillent explicitement, et ceux qui ne la connaissent pas ne savent pas toujours quel est le but et l'orientation fondamentale de leur existence et de leur vie, c'est à nous de leur faire découvrir qu'à travers tout ce qu'ils sont et tout ce qu'ils vivent, il y a une possibilité qui leur est offerte par Dieu de participer à ce bien commun de l'humanité, qui finalement n'est rien d'autre que Dieu et son Royaume.

       AMEN