THÉOLOGIE DE LA GUERRE
Jos 10, 1-2+5-8
(20 juin 1989)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Prêt au combat !
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V |
ous me permettrez de me tourner vers ce texte extrêmement violent et dur, et à travers lui tous ces récits de bataille et de guerre que nous lisons dans le livre de Josué. Et je dirais que, dans la Bible, il y a une théologie de la guerre. Vous allez me dire : vraiment, par les temps qui courent, avec toutes les horreurs que l'on voit, on n'avait pas besoin de cela. Pourtant, je vous assure que c'est une théologie extrêmement profonde.
Je ne veux pas parler de la théologie que les penseurs du Moyen-Age ont développée, c'est-à-dire la théologie de "la guerre juste". Cette théologie-là, que personnellement j'estime toujours valable, est une théologie pour gens relativement policés. Si un homme exerce sur une autre de la violence au point de menacer sa liberté, celui-ci a le droit de se défendre en prenant la force des armes. En réalité, cette théologie de la guerre juste se comprend très bien. C'est le fait que la force est mieux que la violence, que face au déchaînement d'une violence incontrôlée, ce n'est pas d'abord de se laisser martyriser qui est l'enjeu véritable des choses, mais c'est le fait d'avoir la force de se défendre. D'ailleurs, cette théologie de la guerre juste a été rappelée dans le récent document des évêques "Gagner la paix" où ils disent qu'on n'a pas le droit de se laisser dégrader dans son humanité et dans sa liberté par la violence. C'est pour cela que le pacifisme est souvent une position extrêmement critiquable au sens où elle préfère vivre indignement sa vie d'homme plutôt que de recourir à la défense de soi-même.
Mais dans les textes de Josué c'est encore d'une autre venue, et c'est peut-être encore plus scandaleux au premier abord. Pourquoi ? Parce que nous n'imaginons plus cela, mais dans l'antiquité aussi bien grecque que sémitique, l'expérience de la guerre est une expérience tout à fait "sui generis". L'expérience de la guerre, c'est le fait que deux ennemis risquent, en face l'un de l'autre, leur propre vie, et que dans cette mise en jeu de sa vie, l'homme éprouve la capacité d'un pouvoir sur l'autre. Dans la Bible, la théologie de la guerre fait référence à cette espèce d'ivresse par laquelle un homme, mettant sa vie en jeu, finalement est vainqueur de la vie de l'autre. C'est quelque chose que l'on peut trouver extrêmement sauvage et violent, mais c'est un fait que si la figure du guerrier a été magnifiée dans la plupart des grandes civilisations c'est l'unique raison. On en retrouve d'ailleurs encore quelques échos dans certains textes philosophiques du dix-neuvième siècle. Cela paraît étrange, mais c'est effectivement quelque chose de tout à fait étonnant que cet homme, qui dans le combat, dans la mêlée, risque sa propre vie en la jouant avec l'autre, qui lui aussi risque sa vie.
Et il y a dans cette expérience tout à fait spéciale le fait que l'issue est absolument indiscernable, parce que si l'on savait quelle serait l'issue, on se carapaterait beaucoup plus vite et l'on n'affronterait même pas le combat. Par conséquent c'est une sorte de pure expérience du destin. Dans ces civilisations anciennes, la guerre, et cela peut nous paraître tout à fait aberrant, la guerre est une expérience du destin. L'homme, vainqueur, prouvera qu'il a la justice et le destin pour soi. Or tout le livre de Josué a précisément comme théologie une conception différente Ce n'est pas par sa force qu'Israël a remporté la victoire, mais parce que Dieu lui a sauvé la vie. Autrement dit, aussi étrange que cela puisse paraître, c'est la première grande théologie du salut.
Dans cette expérience de la guerre, où l'homme livre sa vie littéralement et normalement la risque sans savoir l'issue, Josué et les siens ne peuvent déclencher la guerre ou l'attaque ou la guérilla que par cet acte de foi dans lequel ils savent que, de toute façon, leur vie est entre les mains de Dieu et que Dieu les sauvera. Par conséquent, aussi curieux que cela puisse nous paraître, les premières expériences de salut telles que nous les racontent ces récits de la Bible, ce sont des expériences de salut au cœur même de la guerre, c'est-à-dire là où effectivement la vie est mise en jeu, menacée et normalement pourrait être détruite.
Vous me direz que c'est un peu bizarre d'avoir cela comme ancêtre de théologie de notre salut. Nous aimerions quelque chose de plus policé, de plus mondain, de plus correct et de plus convenable. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle beaucoup de chrétiens aujourd'hui rejettent 1'Ancien Testament d'un revers de main en le trouvant seulement bon pour des sauvages. Mais en réalité il faut bien comprendre cela. Cela nous ramène à quelque chose de fondamental : le salut n'est pas simplement une chose spirituelle. Le salut ce n'est pas de la piété. C'est littéralement : sauver sa peau.
C'est exactement cela que Dieu a voulu faire comprendre à son peuple. C'est que, normalement son peuple était fichu, il ne pouvait pas sauver sa peau. Et c'est Dieu qui la lui a sauvée.
Par conséquent, même si cela fait appel à un registre que nous trouvons à certains moments trop violent et pas digne d'homme qui reçoivent la Révélation de Dieu, en réalité, Dieu a accepté de se compromettre à ce niveau de profondeur de l'expérience humaine pour que nous comprenions bien que, dans le salut, il y va de notre peau, et non de je ne sais quelle amélioration spirituelle, intellectuelle et mentale de notre disposition vis-à-vis de Dieu. Peut-être que c'est extrêmement brutal et extrêmement choquant, mais il n'empêche que c'est la vérité même de notre propre être devant Dieu. On n'est pas sauvé à moindre prix. On n'est pas sauvé par quelque chose qui n'a pas de force ni de consistance.. On est sauvé, littéralement, parce qu'on est arraché à la mort.
Alors je crois qu'en lisant ces pages cela peut nous ouvrir des horizons, non pas sur un désir excessif de violence ou du risque totalement stupide. Cela ne serait pas la vérité même des choses. Mais c'est pour nous ramener sans cesse à ce centre même de notre vie : être sauvé, c'est être sauvé jusque dans les fibres les plus intimes de cet élan vital qui porte toute notre vie spirituelle.
Je crois que, par les temps qui courent où tout est édulcoré, où tout est camouflé, où tout est mensonger, que nous puissions, de temps en temps, nous remettre devant la vérité même de l'acte du salut de Dieu qui nous sauve dans notre vie quasi physique, ce n'est pas quelque chose d'inutile. Je crois que nous pouvons demander à Dieu, qui Lui-même a connu ce mystère d'un don de sa vie jusque dans la mort, c'est-à-dire de mettre en jeu sa propre vie pour l'humanité tout entière, je crois que nous pouvons demander à Dieu qu'Il nous redonne le véritable sens de l'irruption de Dieu comme Sauveur, comme Celui qui arrache à la mort.
AMEN