JOURDAIN, MER ROUGE, BAPTÊME
Jos 4, 10-18
(23 mai 1989)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Célébration du baptême au Jourdain
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a traversée du Jourdain fait pendant au passage de la Mer rouge, l'un au début, l'autre à la fin des quarante années dans le désert. Entre temps Dieu a donné a Israël sa Loi, cette Loi écrite sur les deux tables de pierre qui se trouvaient précisément dans l'Arche d'Alliance portée par les prêtres. Il y a une différence plus générale, mais plus instructive en ce que la traversée de la Mer rouge est essentiellement une délivrance, une libération. Le peuple passe de l'Égypte au désert, c'est-à-dire de la servitude à la liberté. C'est une traversée de la mort en tant qu'elle est libération des puissances de mort, libération à l'égard de Satan, à l'égard de toutes les forces du mal que symbolisent tout à la fois pharaon et son armée et aussi cette mer qui, pour les anciens, était le lieu où vivaient les monstres marins images des démons.
La traversée du Jourdain n'a pas exactement les mêmes caractéristiques car ce n'est pas pour fuir un ennemi, c'est au contraire pour affronter l'ennemi qui va se trouver de l'autre côté, dans le pays de Canaan, mais surtout beaucoup plus profondément, c'est pour prendre possession de la promesse de Dieu, de l'héritage préparé par Dieu. C'est pour entrer dans cette terre promise séparée d'Israël par l'obstacle du Jourdain qui symbolise la mort, mais et plus la mort lutte contre le mal mais la mort comme entrée au paradis. La terre promise que Josué va conquérir fait référence tout à la fois au premier paradis, le paradis perdu, celui d'Adam, et au paradis nouveau, à la béatitude, au paradis de Dieu, celui où nous sommes introduits après l'épreuve de notre vie, comparable aux quarante années d'exode d'Israël dans le désert. La traversée du Jourdain c'est donc l'entrée dans le domaine de Dieu. Le Jourdain apparaît ainsi comme la porte d'entrée du paradis nouveau.
Cette double traversée est pour les chrétiens une image, une annonce de la grâce du baptême. Dans le baptême, tout à la fois nous entrons en lutte contre les puissances du mal et nous sommes vainqueurs de ces puissances du mal. C'est pourquoi le baptême comporte des exorcismes, (ces prières qui nous fortifient dans la lutte contre le péché et contre Satan), puis la renonciation à Satan et l'onction d'huile sainte qui nous prépare pour la lutte. Mais en même temps le baptême est aussi une entrée non seulement dans la vie chrétienne, mais dans l'aboutissement de cette vie chrétienne que sera le paradis, ou plus exactement le baptême nous fait entrer dans la vie éternelle qui est déjà commencée, car la vie chrétienne c'est le commencement de la vie éternelle. A partir de notre baptême, nous sommes déjà citoyens du ciel, nous sommes déjà entrés dans la terre promise, nous faisons déjà partie de la famille de Dieu et donc du domaine de Dieu, du Royaume de Dieu.
Certes, cette entrée dans le Royaume de Dieu ne sera tout à fait plénière qu'au moment de notre mort et de notre résurrection finale, au moment où Dieu nous prendra effectivement avec Lui. Pourtant le baptême en est déjà l'inauguration, le commencement, un peu comme l'entrée des Israélites en terre promise était l'annonce de cette fin des temps quand Dieu "sera tout en tous" et rassemblera toutes choses dans son amour.
Il faut donc que nous vivions notre baptême non seulement comme une réalité d'ici-bas une force pour lutter contre le mal, contre le péché, mais il faut le vivre aussi comme une réalité d'en haut, comme une réalité à venir, comme une réalité du Royaume. C'est dire que notre vie chrétienne, notre vie baptismale doit avoir toujours cette dimension eschatologique, entendons par là une dimension d'appartenance au monde à venir, appartenance au Royaume de Dieu. Nous chrétiens, nous sommes déjà sur la terre, des témoins de ce Royaume de Dieu, des témoins de la réalité de ce monde nouveau qui n'apparaît pas encore mais qui, déjà est en acte en germe, qui déjà nous vivifie et à travers nous doit vivifier ce monde ancien dans lequel nous nous trouvons encore, mais qui est tout entier en marche vers sa transfiguration.
Soyons des hommes et des femmes du ciel, des hommes et des femmes du paradis, non pas pour nous abstraire de ce monde, mais au contraire pour donner à ce monde sa vraie dimension, pour donner à ce monde sa plénitude, sa totalité, pour travailler, dès maintenant, à la transfiguration concrète de notre monde.
Que cette eucharistie nous invite à vivre pleinement cette dimension de notre baptême et de notre vie chrétienne.
AMEN