LA RÉCOMPENSE DU JUSTE
Sg 5, 14-16 ; Mc 12, 28-34
(23 juin 2012)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Les impies ? tels l'écume des vagues …
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rères et sœurs, nous sommes arrivés à ce qu'on pourrait appeler le mot de la fin dans cette partie du livre de la Sagesse, ce prologue qui met aux prises le juste persécuté, apparemment perdant puisque à cause de sa justice, il a fait l'objet de la moquerie puis de la persécution des impies alors que les impies eux-mêmes ont semblé triomphé. L'originalité du livre de la Sagesse par rapport à tous les écrits de l'Ancien Testament, c'est que l'auteur essaie de tracer comme en pointillé ce qui peut être l'aboutissement de chacun des deux destinées.
Comme je vous le disais hier, plutôt que d'imaginer l'au-delà comme une rétribution, comme la monnaie de la pièce, en fait le livre de la Sagesse n'envisage pas du tout les choses sur le mode simplificateur que certaines traditions ont élaboré par la suite, de la rétribution du coup pour coup. Ici, nous avons en quelques versets le sort comparé des impies et des justes. Les impies, et cela n'ajoute rien par rapport à ce que nous avons vu les fois précédentes, de même qu'ici-bas n'ont jamais compté que sur eux-mêmes, de même après la mort, ils seront littéralement livrés à eux-mêmes en se rendant compte du néant de ce qu'ils ont vécu. La manière même d'envisager les impies, et on retrouve ici un certain nombre d'images qui vont dans le même sens, c'est que le sort de l'impie c'est de se dissiper comme la fumée se dissipe dans le vent ou comme l'écume légère des vagues chassée par la tempête.
Ce que dit le livre de la Sagesse c'est qu'il y a une certaine manière d'avoir été autocentré pendant toute sa vie qui fait qu'au moment où l'on est définitivement autocentré, on est centré sur rien du tout ! Même, on est confronté à la disproportion entre la manière dont on a vécu ou dont on a imaginé les buts de la vie et de sa destinée, dans une sorte d'immédiateté permanente, et le fait que tout à coup on se retrouve devant une destinée éternelle ratée. On croit avoir maîtrisé le temps, on a perdu l'éternité. Il y a quelque chose déjà du pari de Pascal.
Mais pour les justes la manière même dont le livre de la Sagesse nous les décrit, n'est pas symétrique. Les impies se retrouvent seuls avec eux-mêmes, face à une éternité vide et sans avenir, mais tout le bonheur des justes se décline en fonction de leur relation avec Dieu. On a ici exactement la symétrie que voulait évoquer la Sagesse : il y a un abîme entre celui qui n'a jamais voulu être en accord qu'avec lui-même dans la violence et la jouissance de soi et la domination de son histoire, et d'autre part celui qui est resté malgré la souffrance, les injures, les échecs, ouvert à une certaine communion avec Dieu. On comprend alors le sens des mots : "les justes vivent à jamais et leur récompense est auprès du Seigneur". Ils n'ont pas en eux-mêmes leur récompense et Jésus reprendra une idée extrêmement semblable lorsqu'il dira que ceux qui ont trouvé ici-bas une certaine satisfaction ont en eux-mêmes leur récompense.
Cette formule est tout à fait remarquable. Elle ne dit pas qu'ils seront châtiés, non, mais ils ont déjà leur récompense, ils n'ont que ce qu'ils ont voulu. Ici, dans la description du bonheur des justes, le bonheur est conçu, explicité en fonction de la relation avec Dieu : leur récompense est auprès du Seigneur. On n'ose pas encore dire que le Seigneur est lui-même leur récompense, ce sera pour plus tard. Et comment se concrétise la récompense du Seigneur ? C'est la participation à la couronne royale. Je crois que c'est un des premiers grands pressentiments dans l'Ancien Testament de la participation à la royauté divine sur le monde et sur l'humanité. Les justes reçoivent la couronne royale, c'est-à-dire en quoi leur destinée s'achève-t-elle ? elle s'achève dans une perspective de communion avec Dieu mais d'une communion qui est service du Royaume et du rassemblement de l'humanité auprès du Seigneur. Cela resurgira dans l'évangile lorsque le Christ dira à ses apôtres, : "vous qui m'avez suivi, vous siègerez sur douze trônes pour juger les douze tribus d'Israël". C'est pratiquement une sorte de commentaire, de développement de ce qui est dit ici : ils reçoivent la couronne royale magnifique et le diadème de beauté. C'est la communion du Royaume.
Dans les lectures ultérieures, on va passer dans un tout autre registre, avec le problème de la relation entre la royauté telle que l'a présentée Salomon et la Sagesse, et l'enracinement historique de la Sagesse. Là, nous étions dans l'actualité et l'avenir des sages et de la Sagesse. Ce que nous pouvons retenir de ces six premiers chapitres, c'est cette idée qui était radicalement nouvelle à l'époque : le but de l'existence du sage c'est de participer d'une manière inouïe qui n'avait été dite jusque-là, à la royauté même de Dieu, c'est-à-dire de participer à la manière dont Dieu élabore, accomplit et mène jusqu'à son terme le projet qu'il a pour nous depuis la création et de toute éternité, celui de nous faire participer à sa vie, à la communion avec lui, et à la vie du Royaume.
AMEN