L'ENJEU DE LA VIE HUMAINE
Sg 4, 7-17 ; Mc 11, 27-33
(18 juin 2012)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Un choix difficile …
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rères et sœurs, je vous disais l'autre jour lorsque nous commencions la lecture du livre de la Sagesse que la première partie de ce livre sur le sort comparé des impies et des fidèles était une sorte de prologue qui méditait sur la folie. De fait, vous l'avez remarqué, dans les premiers chapitres, l'auteur est scandalisé par le comportement des païens au milieu desquels il vit et il considère que cette espèce de soif de vivre des païens : couronnons-nous de roses, persécutons le juste, exerçons la violence, livrons-nous à la débauche, que cette attitude qui est par certains côtés assez moderne, c'est un folie. Pourquoi ? parce que le fou, l'insensé, n'a qu'une certitude c'est que la vie ne durera plus éternellement et par conséquent, la seule sagesse, le seul savoir et la seule règle de vie, c'est de brûler la chandelle par les deux bouts. Voilà pour la folie de l'impie, c'est un portrait qui est devenu classique.
On pourrait s'attendre à ce que l'opposé de cette folie des impies soit la bonne vieille sagesse traditionnelle de l'héritage juif : si tu observes les commandements, si tu fais tout très bien, si tu respectes les règles alimentaires, à ce moment-là tu vivras longtemps. Le pari serait entre une vie sans mesure qui se perd et qui se mange elle-même par la violence de la jouissance, et de l'autre côté, une vie idéale, vertueuse que d'ailleurs les philosophes païens eux-mêmes avaient défendu, l'homme qui vit dans une sorte d'équilibre garde ses forces, ses moyens, qui investit avec mesure et petit à petit se ménage une longue vie. Là on retrouverait un certain nombre de thèmes propres à l'Ancien Testament, si tu observes les commandements, tu vivras. Il est évident que dans les textes de la Loi de Moïse la promesse du "tu vivras" c'est une vie longue, heureuse sur la terre, comme le dit un psaume : "que tu voies les enfants de tes enfants". A cette époque-là être grand-père est une grande victoire.
Or dans le texte de ce jour, qui concerne le juste persécuté, celui qui apparemment a tout perdu parce qu'il a vécu comme un juste, il a observé la Loi, il a observé la Torah, il n'a pas fait d'excentricités, il ne s'est pas livré à la débauche, il a été exactement selon le portrait que traçait la loi mosaïque, cet homme se trouve subitement mis à mort. Il n'a pas de longue vie, la vieille sagesse juive est prise en défaut il n'a pas de possibilité de s'en sortir. La vie du juste ne correspond même plus aux critères que pouvait donner la bonne vieille religion traditionnelle. Ceci a fait beaucoup réfléchir parce que si c'est de la folie que de vouloir consommer la vie le plus vite possible, c'est peut-être aussi une autre folie que de vouloir s'en tenir à la stricte obéissance à la Loi en s'exposant à ceux qui vont peut-être vous abréger vos jours. A la folie de la surconsommation, s'oppose ici une sorte de folie de l'ascèse, de la réserve, du respect des normes et de la tradition sociale et religieuse qui devrait conduire au même résultat.
Le texte de ce jour vient démentir la vieille sagesse juive, et c'est sans doute ce qui fait en grande partie la nouveauté du livre de la Sagesse : "le juste, même s'il meurt avant l'âge, trouvera le repos" et il ajoute, ce qui est en flagrant délit de contradiction avec l'héritage habituel "la vieillesse honorable n'est pas celle que donne de longs jours, elle ne se mesure pas au nombre des années. C'est des cheveux blancs pour les hommes que l'intelligence, la sagesse c'est un âge avancé qu'une vie sans tâche". On a pour la première fois de façon assez claire l'affirmation que l'exigence de la vie selon la justice et selon les commandements de la Loi ne va pas nécessairement avec une rétribution ici-bas. Cela ne marche pas ensemble. Donc, cela suppose de la part des auteurs, et c'est difficile d'en prendre exactement la mesure, qu'ils aient compris que le véritable enjeu de la vie présente n'est pas la vie présente. Le véritable enjeu de notre destinée ce n'est pas de prolonger le plus longtemps possible la situation dans laquelle nous sommes ici-bas. L'auteur de la Sagesse met brutalement à travers ce Prologue au centre de la question de l'existence humaine : est-ce que l'existence humaine c'est simplement des calculs de survie par rapport à la vie humaine telle que nous la menons ?
Là il est évident que l'auteur prend une attitude différente. Il commence à soupçonner et à partager cette conviction avec ceux qui le lisent ou qui l'écoutent que le problème du poids et de la signification de la vie présente ne se retrouvent pas en elles-mêmes. La vie humaine telle qu'elle est vécue ne trouve pas en elle-même son compte. Il n'est pas exactement question de dire que plus on en bave sur terre plus on sera mieux là-haut ! Ce n'est pas non plus une théologie du ressentiment ou de la rétribution qui fait perdre ici et gagner de l'autre côté.
En fait, c'est le prélude à la théologie des Béatitudes. La question de Béatitudes pose simplement cette radicale question : est-ce que la vie humaine s'évalue, se mesure et trouve en elle-même ses propres critères ? La tradition judéo-chrétienne a posé cette question de façon assez radicale et c'est ce qui a transformé la mentalité du monde entier. Le monde antique n'avait comme seul objectif que la survie. Le seul but de l'existence c'était de durer. Et ici, on pose tout à coup brutalement la question : est-ce que c'est cela le problème ? est-ce que l'enjeu de la vie est de durer dans la vie ? Manifestement la réponse que donne le livre dans ce chapitre quatrième, c'est en tout cas la mise en cause radicale de cette bonne vieille opinion traditionnelle sur laquelle la morale et l'éducation juive de l'époque faisaient l'impasse et vous comprenez pourquoi quand on évoquera la figure de Jésus mourant jeune sur la croix, évidemment ce sont des passages comme ceux-là qui serviront de petites pierres blanches et de petite étoile pour comprendre ce qui s'est réellement passé.
AMEN