DIEU INTERVIENT DANS L'HISTOIRE

Sg 10, 15-21

(18 août 1994)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

D

ans le texte de la Sagesse que nous avons entendu, apparemment il s'agit de raconter l'Exode, "cette nation irréprochable arrachée d'une nation d'oppresseurs" Israël que Dieu a choisie pour ne plus rester esclave en Égypte. On a ensuite la description du départ sous la conduite de Moïse, le serviteur fidèle, puis le passage de la Mer Rouge alors que les Égyptiens sont submergés, enfin le cantique de Moïse, le chant de louange pour la victoire remportée sur les ennemis et la prise du butin que l'on partage. Le tout se termine par une louange adressée à la Sagesse car "La Sagesse a ouvert la bouche des muets", ce qui a permis à Israël d'être véritablement le peuple qui chante Dieu "et elle rend claire la bouche des tout-petits", Israël qui n'avait pas de cavaliers, pas d'armes mais qui a été sauvé de l'armée égyptienne.

       En réalité ce texte est un peu amusant et cela fait partie des surprises de la théologie dans la Bible. Pourquoi est-ce que tout est attribué à la Sagesse ? Habituellement, on chante : "Chantons le Seigneur car Il a fait éclater sa gloire, Il a jeté à l'eau cheval et cavalier". Ici, ce n'est pas le Seigneur, c'est la Sagesse. Pour comprendre cela il faut savoir que les Juifs et l'auteur de la Sagesse étaient très impressionnés par le côté, disons divin, de la religion des Grecs dans laquelle Dieu était tellement transcendant, dépassait tellement le monde, était tellement au-dessus de tout qu'Il ne se mêlait de rien de ce qui se passe dans le monde. Pour sauver la transcendance de Dieu, le fait que Dieu ne se salisse pas les mains dans l'histoire des hommes, l'auteur dit finalement : ce n'est pas Dieu qui a fait l'Exode, ce n'est pas Dieu qui a conduit les hébreux à travers des maux immenses, ce n'est pas Dieu qui a tué les égyptiens. Un peu la réaction que nous avons aujourd'hui, la peur d'un anthropomorphisme, la peur de dire que Dieu se mêle à l'histoire. Dans ce texte, c'est exactement la même idée qui est derrière. Dieu est tellement au-dessus de tout qu'Il ne peut pas se mêler à des histoires aussi sanguinaires qui ne sont ni écologiques ni très pacifistes. Alors on l'attribue à la Sagesse.

       Pourquoi la Sagesse ? Parce que, pour l'auteur, la Sagesse n'est pas Dieu, elle est une puissance auprès de Dieu. Elle est sa puissance créatrice, sa puissance législatrice, sa puissance d'accompagnement du peuple à travers le désert, elle va être la Nuée, sa puissance constructrice qui va aider Salomon à bâtir le Temple, sa puissance intellectuelle, le savoir-faire, sa puissance politique qui donne le pouvoir aux rois. Mais ce n'est pas tout à fait Dieu. Et donc l'auteur pense qu'il a sauvé la mise puisque ce n'est pas Dieu qui tue les Égyptiens mais c'est la Sagesse qui est intervenue. Ce que je trouve plein d'humour, c'est que c'est précisément cette Sagesse qui servira ensuite à désigner le Fils de Dieu.

       Les chrétiens rediront "à l'envers" le texte de la Sagesse. Ils n'auront pas peur de dire que la Sagesse de Dieu c'est Dieu Lui-même, c'est le Fils éternel. Et un des premiers titres qui sera donné à Jésus c'est d'être la Sagesse de Dieu. La Sagesse qui était là quand Dieu a créé l'univers, la Sagesse qui était agissante à travers tout l'ancien Testament. Pour les premiers chrétiens, quand on lit les homélies des Pères, on voit bien que c'est Jésus la Sagesse de Dieu qui présidait à la première Pâque, à l'Exode et qui a sauvé le peuple de la main des égyptiens. En réalité, au cœur même de la tradition juive la plus récente, les chrétiens ont relevé le défi en disant : Dieu est capable véritablement d'intervenir personnellement. Dieu est capable d'être vraiment cette Sagesse que le livre de la Sagesse nous présentait. Dieu n'est pas un Dieu lointain qui nous fait signe que de loin, Dieu est vraiment présent au cœur de l'histoire.

       Je crois que ce texte et toute la tradition qui s'y rattache peut nous aider à transformer aussi notre regard. Nous sommes aujourd'hui un peu guettés pas l'agnosticisme c'est-à-dire cette figure d'un Dieu qui arrange tout d'en haut, mais qui ne se mouille pas, finalement un Dieu qui n'a pas grand-chose à voir avec l'histoire. Il ne faut pas succomber à cette tentation parce que nous croyons au Christ Sagesse nous croyons vraiment à Dieu qui intervient réellement dans l'histoire, non seulement dans l'histoire générale mais dans l'histoire de chacun de nous. Quand nous célébrons le mystère de l'Église, quand nous célébrons les sacrements, quand nous faisons mémoire des gestes de Jésus, nous célébrons le mystère de Dieu qui intervient dans l'histoire. Je serais assez enclin à penser qu'aujourd'hui, ce qui fait la marque des chrétiens, ce n'est pas tellement le problème de Dieu. L'anticléricalisme, l'athéisme militant c'est un peu ringard, un peu vieillot, un peu dépassé, mais ce qui fait vraiment la différence, et là nous retrouvons le clivage entre les premiers chrétiens et la pensée grecque ou certains courant de la pensée juive, c'est de savoir si oui ou non ce Dieu est capable d'intervenir dans l'histoire, de nous sauver et de transformer profondément, de transfigurer le visage de notre histoire. C'est un des enjeux les plus profonds de notre foi que nous affirmons en célébrant l'eucharistie qui conduit le monde à son accomplissement.

 

       AMEN