QU'EST-CE QUE L'HISTOIRE ?

Sg 10, 1-6+10-14

(7 juillet 2007)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

F

rères et sœurs, nous avons coutume régulièrement de proposer une eucharistie le samedi plus particulièrement tournée vers les familles qui ont perdu un membre dans les quatre derniers mois. J'aurais voulu faire le tour par une autre question qui peut paraître complètement étrangère à la raison pour laquelle vous êtes ici, du moins pour certains d'entre vous, c'est-à-dire faire mémoire de celui ou de celle que vous avez aimé, cette question incongrue est la suivante : qu'est-ce que c'est que de faire de l'histoire? Faire de l'histoire dans notre société veut dire au minimum, apprendre les dates, savoir les grands courants internationaux, les problèmes contemporains, connaître 1515 Marignan. Faire de l'histoire, c'est éventuellement être capable de donner le récit de tous les actes, de tous les gestes de ce que quelqu'un a parcouru et a vécu dans sa vie. Pour certains d'entre vous qui êtes ici avec nous, c'est certainement ce que vous avez été amenés à faire quand vous avez rencontré la personne qui a préparé les obsèques, avoir quelques connaissances, quelques faits et dates à fournir au prêtre qui vous a accueillis pour que cette personne puisse un petit peu connaître le défunt. 

       Qu'est-ce que faire de l'histoire dans l'Antiquité ? Autrement dit, à l'époque où le livre de la Sagesse est écrit, à l'époque où Jésus vit, qu'est-ce que faire de l'histoire ? C'est comme Hérodote, enquêter sur les mœurs bizarres ou normales des contrées environnantes de son propre pays. Aller faire du tourisme et découvrir comment telle ou telle ethnie mange, boit, dort, se marie, enterre ses morts, vit en commun, en société, etc… Faire de l'histoire à cette époque, c'est célébrer les exercices de piété et les exercices de vertus des héros dont on fait mention dans les écrits. L'historien, c'est celui qui raconte comment telle ou telle personne a été extrêmement vertueuse dans sa vie et a su déployer les trésors de forme, d'imagination, de cœur, de puissance, pour mettre sa patte et marquer l'histoire. Je ne sais pas si vous avez remarqué dans la première lecture du livre de la Sagesse : nous avons entendu tous les premiers chapitres de la Genèse, sans que jamais on ne parle ni d'Adam, ni d'Ève, ni d'Abel, ni de Caïn, ni de Noé, ni d'Abraham, ni de Jacob, aucun nom donné dans ce récit. En revanche quelqu'un qui est absent dans le livre de la Genèse et qui préside à tout principe dans l'extrait que nous venons d'entendre, c'est la Sagesse. 

       En fait, grâce au livre de la Sagesse, on comprend que faire de l'histoire, ce n'est pas uniquement de donner des noms ou des dates, des faits, mais c'est de découvrir que cette histoire est habitée et motivée par quelqu'un de secret qui ne se laisse pas saisir au premier abord et qui est cette Sagesse dont il est fait mention dans le livre qui la concerne. Il faut reconnaître que souvent, quand on a le nez dans le guidon, ce principe qui préside à nos vies, ou ce principe qui a présidé à la vie de ceux qui nous ont quitté, on ne le voit pas tellement. Il faut un certain recul pour découvrir que tous ceux qui nous ont précédés, étaient habités dans leur cœur par la Sagesse. C'était le premier point que je voulais aborder avec vous. La Sagesse, c'est ce principe qui préside à la vie de chacun d'entre nous et qui a présidé à la vie de chacun de ceux qui nous ont quitté. 

       Malheureusement, frères et sœurs, peut-être que c'est comme ça que nous sommes faits, mais nous se sommes capables de découvrir ce principe qu'une fois que celui que nous avons aimé est mort. N'oubliez jamais que pour la rédaction de l'évangile, c'est la même chose. L'évangile n'a pas été écrit le soir au coin du feu, par les apôtres qui prenaient en notes pendant la journée ce que Jésus avait fait et dit. Ils n'ont pas fait l'histoire de cette manière-là. Il a fallu le choc de la Passion, de la mort du Christ et de la découverte du Christ ressuscité pour que ses disciples réécrivent ces trois années passées avec le Christ et qu'ils découvrent que cet homme n'était pas uniquement un rabbi, qu'il n'était pas uniquement un sorcier qui rendait la vie aux gens, mais que c'était quelqu'un qui n'était pas comme les autres, qu'il était le Fils de Dieu. C'est ce que nous sommes amenés à vivre quand nous faisons ce que nous appelons le processus de deuil. 

        La deuxième chose, quand on fait de l'histoire, qu'est-ce que c'est ? maintenant, je voudrais répondre à cette question  non plus par le livre de la Sagesse mais par l'évangile et le "Notre Père" que nous avons entendu.  Qu'est-ce que faire de l'histoire ? C'est découvrir que nous ne sommes pas une île au milieu de l'océan, c'est découvrir, contrairement aux anciens, que l'histoire c'est de faire nos exercices de vertus avec nos propres forces, mais ce n'est pas cela. Maintenant, faire de l'histoire, c'est relier notre vie avec le principe fondateur de toute vie ici sur terre, le Père. Quand nous disons"Notre Père", nous reconnaissons que nous inscrivons notre propre histoire non pas par rapport à nos mérites, à nos propres vertus que nous essayons de déployer tant bien que mal, mais quand nous disons déjà ces deux premiers mots : "Notre Père", nous reconnaissons que notre histoire est indissolublement liée avec notre Père, avec le Dieu créateur. 

       Frères et sœurs, c'est aussi la même chose quand nous méditons, quand nous prions, quand nous avons quelqu'un que nous aimons qui est parti, c'est aussi ce même processus que nous faisons, c'est-à-dire une relecture de la vie de celui que nous avons aimé non pas sur l'exercice de la vertu, parce que nous devrions être pétrifiés sur place, car qui n'est pas pécheur, et même nous ici maintenant présents, encore vivants de chair et d'os, nous n'avons pas à penser la vie de notre défunt à travers l'exercice des vertus qu'il a plus ou moins vécu, mais comme le Notre Père y invite, relire notre histoire, l'histoire de celui que nous aimons à travers ces deux mots : Notre Père, autrement dit, la manière dont celui que nous aimons a su cahin-caha, à travers toute sa vie, vivre cette relation filiale avec notre Créateur. 

 

       AMEN