L'EXODE REVISITÉE

Sg 18, 1+3-6+14-16

(13 juillet 2007)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

F

rères et sœurs, je vous propose de méditer encore un peu sur ce livre de la Sagesse que nous lisons depuis quelque temps, et nous arrivons pratiquement à la fin, puisque le passage que nous avons lu aujourd'hui se situe dans les deux derniers chapitres. 

La fin du livre de la Sagesse est un peu étrange. Après avoir décrit les souffrances du juste, après avoir évoqué la figure de Salomon, le roi plein de sagesse qui étant comblé de tout ne demande qu'une chose, c'est la sagesse, après avoir envisagé le sort des païens en général qui n'ont pas la sagesse de savoir vivre dans le monde en cherchant au-delà du monde le principe de leur bonheur et de leur sagesse, le livre termine sur une considération concernant les égyptiens. Là évidemment, aujourd'hui nous ne nous en rendons pas compte, mais c'est une histoire un peu compliquée. Dans les années cinquante, date où a été écrit le livre, les juifs occupent un quart de la ville d'Alexandrie, qui est en grande majorité égyptienne, la moitié, un quart de grecs et un quart de juifs. Ce qui donne un cocktail un peu explosif. A l'intérieur de cette ville, il y a de temps en temps des rivalités et voire même des quartiers qui s'insurgent contre un autre. C'était très fréquent dans l'Antiquité, il ne faut pas imaginer que les cités antiques étaient très tranquilles. 

       Or, dans leurs Écritures, qui sont maintenant traduites en grec, à cette époque-là les juifs racontent comment mille deux cents ans plus tôt, ils ont été délivrés d'Égypte. C'est donc un sujet délicat, dire qu'eux-mêmes vivaient dans ce pays et que Dieu les en a libérés parce que c'était une maison d'esclavage, ce n'était pas très aimable pour les autochtones. Donc, évidemment, expliquer dans un livre pourquoi cela s'est passé de cette manière, et en même temps aussi, parce que je pense que les égyptiens devaient leur demander pourquoi ils étaient revenus ? Si vous avez été si malheureux, pourquoi êtes-vous là maintenant ? vous n'aviez qu'à rester chez vous ! Propos connu sur les problèmes d'immigration, cela existait déjà dans l'Antiquité, rassurez-vous. Il fallait notamment justifier qu'à un moment donné le Dieu des juifs avait frappé très fort les égyptiens puisqu'il avait tué tous leurs premiers-nés. Je ne sais pas si les égyptiens y croyaient, mais en tout cas, les juifs devaient essayer de justifier pourquoi cela s'était passé comme ça. 

       Cet auteur de la Sagesse est un intellectuel gentleman très bien élevé, et par conséquent, on ne va pas se battre sur les mérites comparés de la culture égyptienne et de la culture juive, on ne va pas s'étriper pour des choses pareilles. Mais il va quand même essayer d'expliquer pourquoi les juifs sont partis, pourquoi Dieu les a fait partir d'Égypte, et quel était l'enjeu. Au lieu de dire que les égyptiens étaient méchants, qu'ils les tenaient en esclavage, etc … ce qui n'est plus vrai à l'époque où l'auteur de la Sagesse écrit, au premier siècle avant Jésus-Christ, les juifs avaient droit de cité à Alexandrie pratiquement sans aucun problème. On ne peut pas dire que c'était l'esclavage? Par contre, il interprète de façon assez subtile l'Exode : Dieu a illuminé son peuple, il l'a conduit vers la lumière de la Loi, et en même temps il a laissé votre peuple, à vous les égyptiens, dans l'obscurité, dans les ténèbres d'Égypte. L'auteur astucieusement souligne finalement les deux aspects les moins choquants, les égyptiens ont été frappés par les ténèbres, pendant ce temps-là le peuple juif guidé par  la nuée lumineuse quittait le pays comme en plein jour, ils disent même que Dieu a des délicatesses extraordinaires puisque cette lumière était un guide dans un voyage inconnu et le soleil inoffensif dans leur glorieuse migration. Cela veut dire qu'il n'y avait pas besoin de crème solaire, on ne risquait rien, on pouvait faire le voyage sans risquer d'être brûlé par le soleil du désert. Et pourquoi tout cela ? Pendant que les autres méritaient d'être privés de lumière et d'être prisonniers des ténèbres parce qu'ils avaient gardé enfermés les fils et mis à l'ombre, lui, il les conduit parce qu'il devait donner au monde par ce peuple, l'incorruptibilité et la lumière de la Loi. C'est une manière très "soft" de raconter la sortie d'Égypte. Dieu illumine les uns, laisse les ténèbres sur les autres, les uns trouvent leur chemin vers la lumière incorruptible de la Loi. 

       Je crois que ce texte a marqué plus qu'on ne le pense la tradition liturgique, parce que le baptême a toujours été interprété comme le sacrement de l'illumination. C'est pour dire qu'au milieu des ténèbres de ce monde les chrétiens avancent sur un chemin de lumière vers la lumière éternelle, c'est exactement le même raisonnement que la sagesse. Ce texte a pu inspirer certains Pères de l'Église dans leur compréhension du baptême. 

       Le deuxième passage un peu plus délicat explique pourquoi les premiers-nés ont été tués. Evidemment, vous sentez que c'est plus "hard". Là aussi, c'est très enveloppé pour essayer d'être un peu conciliant, mais il n'empêche que c'est quand même extraordinaire comme manière de faire. Il dit carrément que c'est la puissance de la Parole de Dieu sans l'aide d'outils comme les couteaux, les épées, etc … ce serait indigne, c'est carrément la Parole de Dieu qui a tué tous les premiers-nés des égyptiens. C'est une mort au rayon laser, c'est comme dans la science-fiction, il n'y a pas de traces, rien du tout, c'est le crime parfait ! L'auteur explique alors que cette Parole s'est élancée du  haut du ciel, en plein milieu de la nuit, et elle a accompli sa course : "Du haut des cieux ta Parole toute puissante s'est élancée de son trône royal, guerrier inexorable au milieu d'une terre vouée à l'extermination". On dit les choses très sobrement mais cela veut dire : puisque les égyptiens avaient retenu les israélites, c'est non plus l'ange exterminateur comme on l'imaginait, cette sorte de puissance qui passait dans les maisons des égyptiens et qui tuait les premiers-nés, ici, c'est simplement la Parole de Dieu qui descend du ciel et qui élimine la puissance de mort et de captivité que les égyptiens faisaient peser sur les israélites. 

       Là encore, ce texte est intéressant, parce que de fait, le texte : "quand le silence enveloppait toutes choses au milieu de la nuit" a été repris pour expliquer la venue du Christ dans le monde au moment de Noël. Ce texte est chanté comme un Introït dans une des messes de Noël, qui explique que le Christ à ce moment-là, non pas pour exterminer les égyptiens, mais pour sauver le monde, la Parole de Dieu, descend du ciel de son trône de gloire et elle vient sur la terre. 

       Les hasards de la rédaction et de la réinterprétation de la Bible sont assez surprenants. Ce qui était au début le passage de l'ange exterminateur, un passage assez sauvage et cruel, est déjà devenu simplement l'opération de la Parole qui extermine à cause de la puissance du mal. Dans l'interprétation des Pères de l'Église, cette Parole qui descend du ciel, c'est le Christ qui n'apporte plus ni mort ni crime, mais qui n'apporte que le Salut et sa présence au milieu des enfants des hommes. 

       Je pensais que cela valait la peine qu'on réfléchisse là-dessus. Ce livre de la Sagesse nous paraît souvent un peu impénétrable, mais en réalité, c'est vraiment une réflexion très profonde sur le problème du Salut en fonction comme vous le voyez, de circonstances très particulières. C'est encourageant, parce que cela veut dire que même si parfois la Parole de Dieu est un peu déroutante ou difficile à interpréter, Dieu donne à travers la sagesse de la méditation de la Parole, un certain nombre d'interprétations parfois inattendues et surprenantes qui permettent petit à petit d'en comprendre tout le sens et toute la portée. 

 

       AMEN