LA LUCIDITÉ
Sg 1, 16 – 2, 9
(14 juin 2007)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
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rères et sœurs, gardons-nous de jeter trop rapidement un regard réprobateur vis-à-vis de ceux que le livre de la Sagesse appelle "les impies", comme le disait le premier verset que nous avons entendu : "les impies en leurs faux calculs". N'allons pas trop vite, le texte que nous avons entendu pourrait se partager en deux parties. La première, c'est la constatation que nous faisons tous, la mort physique, l'interrogation sur l'avenir, et entre nous soit dit, qui dans cette assemblée, même avec la foi chevillée au corps ne s'est jamais posé cette question : vraiment, est-ce qu'il y a quelqu'un de l'autre côté ? Est-ce que ma vie sur cette terre va se prolonger dans une vie éternelle ? Aussi, la première partie fait partie de ce que j'appellerai la lucidité vis-à-vis de notre condition humaine.
La deuxième partie du texte, c'est à partir du verset six : "Venez donc et jouissons des biens présents, jouissons des créatures avec l'ardeur de la jeunesse, enivrons-nous de vins de prix et de parfums, etc … " Cette fois-ci, il s'agit d'autre chose, il s'agit de tirer conclusion de cette lucidité qui va du côté du cynisme : puisque de toute manière nous allons mourir, autant en profiter. Il s'agit de camoufler notre faiblesse derrière un désir de domination et de pouvoir vis-à-vis des autres. Je suis faible, je ne suis rien, mon souffle n'est qu'une fumée, ma pensée n'est qu'une étincelle au milieu d'un battement de cœur, cachons, dissimulons cette faiblesse à travers ce désir de puissance et de domination vis-à-vis de la création que Dieu nous a donné, et vis-à-vis des créatures que nous rencontrons chaque jour autour de nous.
Je passe à l'évangile. Il répond aussi à un problème qui est le même que celui soulevé dans le livre de la Sagesse, c'est ce mélange de lucidité et de besoins. Bartimée est lucide, il ne voit rien, il est aveugle. Il ne va pas en tirer les mêmes conclusions que les impies de la Sagesse. Il ne va à aucun moment essayer de camoufler sa faiblesse, il ne va pas se cacher au fond de sa maison parce qu'il est aveugle et qu'il a honte, il ne peut pas faire autrement, il faut bien qu'il se mette sur le bord de la route pour avoir quelques piécettes pour manger. Restons sur ce rapport entre les deux textes, voyons plutôt dans le premier texte des gens qui, lucidement sur leur condition humaine, en tirent une conclusion qui est la suivante : cachons notre faiblesse en voulant dominer absolument les autres, et dans l'évangile, quelqu'un qui n'a pas honte d'être faible et qui présente tel qu'il est au bord du chemin et qui crie à Jésus : "Seigneur prends pitié de moi".
Au milieu de ces deux catégories de personnes, celui qui n'a pas honte de se présenter devant Dieu dans sa faiblesse, sa petitesse, dans son aveuglement, et les autres qui veulent se cacher, les impies, il y a une troisième race, ce sont les disciples. Je vous invite à regarder l'épisode qui précède la guérison de Bartimée, qui raconte comment les apôtres, Jacques et Jean, les fils de Zébédée qui vont voir Jésus et qui lui disent : "Accorde-nous de siéger à ta droite et à ta gauche, à tes côtés dans ta gloire". Nous, on trouve cela audacieux, mais on pourrait dire que la demande de Bartimée est aussi audacieuse que celle des deux apôtres.
Je crois que si dans un cas, Bartimée est entendu par Jésus et que dans l'autre cas, les apôtres ne le sont pas, c'est que tout simplement entre siéger à droite de Dieu et puis, comme le demande Bartimée au premier abord : "prends pitié de moi", c'est tout, pas plus. Ce n'est que dans un deuxième temps que Jésus lui demande de formuler exactement sa demande : "Seigneur, que je voie". Lorsque Bartimée voit, que fait-il ? Il marche à la suite de Jésus. Les apôtres sont dans une logique complètement différente, ils ne viennent pas devant Jésus en disant : "Prends pitié de nous ?" première différence. Ils demandent tout de suite de siéger aux côtés de Jésus. La deuxième différence, consiste dans le fait de siéger, et d'autre part d'accompagner Jésus. Siéger, c'est réserver à celui qui a le droit d'exercer la justice, l'autorité et la puissance. C'est ce que dit Jésus: "Comment pouvez-vous demander de siéger à mes côtés pour exercer l'autorité et la puissance ? Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire ?" Bartimée, c'est tout autre chose : c'est quelqu'un qui va ouvrir les yeux sur Jésus et qui une fois guéri, n'aura pas d'autre envie que de suivre Jésus. Siéger et marcher à la suite, ce n'est pas la même chose.
Les disciples sont dans la même logique que les impies, ils font fi tout de suite de leur faiblesse et ils vont directement aux honneurs, et les impies dans la sagesse, directement à la domination sur les créatures et le créateur. Ils sautent par-dessus une étape qui est fondamentale : la lucidité dans le sens où je ne vaux rien, ou du moins, je ne peux rien faire sans Dieu. C'est là le problème des impies, c'est le problème des apôtres, et c'est ce que Bartimée voit même s'il est aveugle. Il sait qu'il est faible et qu'il ne peut rien sans Dieu.
Frères et sœurs, souvent chez nous la lucidité rime avec le cynisme. Je crois que l'exemple de Bartimée est là pour nous rappeler que nous avons à jeter un regard lucide sur notre vie mais que nous n'avons pas à tirer comme conséquences la même chose que ce que les impies en ont déduit. En tant que chrétiens, nous serions plutôt du côté des apôtres : on voudrait bien avoir un peu d'autorité et de puissance, pour la gloire de Dieu et le salut du monde, mais il faut reconnaître que quelquefois c'est pour cacher notre misère, et cela ne serait qu'un onguent sur une jambe de bois.
Frères et sœurs, à la suite de Bartimée, tournons-nous vers le Seigneur et dans le premier cri : "Seigneur prends pitié de moi", que nous puissions instaurer un dialogue avec le Seigneur, pour qu'il nous guérisse et que nous marchions à sa suite.
AMEN