LA DOUCEUR DE LA FÉCONDITÉ

Ct 7, 1-11 ; Lc 8, 16-21

(9 octobre 2012)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Abondance de fruits

F

rères et sœurs, nous venons donc d'entendre l'avant-dernier poème du Cantique des Cantiques, et comme j'ai essayé de vous le développer tout au long de ces poèmes que nous avons lu et que nous connaissons par ailleurs, mais auxquels nous ne faisons pas toujours attention dans le détail, je vous disais que ce Cantique était un des premiers grands chefs-d'œuvre de la poésie érotique de l'ancien Orient. C'est la première fois que l'on a une réflexion sur le sens du corps, du désir, de l'amour, de la passion.

Chacun des poèmes présente une note particulière. On l'a dit, chez le jeune homme, c'est surtout le côté un peu clinquant, guerrier, militaire, il a toutes les qualités physiques mais il a en plus la richesse, tandis que la fiancée a des qualités d'un tout autre ordre. Le Cantique des cantiques ne décrit pas la Bien-Aimée simplement comme un objet de désir. Au contraire, elle a dans sa féminité même, dans sa beauté, elle a tout un registre d'initiatives, de mode d'être, de mode d'agir originaux. Aujourd'hui, nous avons le poème qui se situe juste avant la rencontre, et le Bien-Aimé fait une nouvelle description de sa Bien-Aimée.

Hier, toute la description de la Bien-Aimée était dans le visage, le regard, et c'est cela d'abord qui fascine le Bien-Aimé. Aujourd'hui, la description est assez réaliste, elle énumère les parties du corps de la Bien-Aimée dans une objectivité qui peut choquer et qui a d'ailleurs créé quelques difficultés pour intégrer ce livre dans le canon des Écritures. Là encore, il faut remarquer l'extrême subtilité de cette poésie érotique. On ne décrit pas le corps d'abord comme désirable au sens un peu brutal de la passion. En réalité, toute la symbolique qui est autour du corps de la Bien-Aimée c'est la symbolique des fruits. Le Bien-Aimé est gourmand de sa Bien-Aimée. Le giron est comme une coupe avec du vin enivrant, le ventre, c'est un tas de froment, elle ressemble aux palmiers et le Bien-Aimé va grimper au palmier pour attraper les grappes ce qui est d'une symbolique absolument sans équivoque.

C'est la dernière description que l'on va avoir de la Bien-Aimée, et elle est vue sous l'angle des fruits et de la fécondité. Ces fruits ont quelque chose de spécial, ils ont tous un point commun qui est la douceur, je n'ose pas dire le côté sucré, mais un peu quand même, c'est ce qui charme le palais, ce qui est doux, agréable. C'est une fécondité douce qui émerveille encore davantage le Bien-Aimé. C'est un élément qui, dans le monde ancien, était très important. L'amour est toujours associé au miel, donc à la douceur. Nous avons gardé dans notre langage actuel l'expression : lune de miel. Mais c'est en même temps un aliment de douceur, qui apaise, qui donne une sorte de bonheur, de joie, de paix à vivre dans la présence de ces fruits.

Cela nous fait apparaître la féminité sous un de ses angles les plus beaux et les plus nobles qui est la fécondité. Le Bien-Aimé aime sa Bien-Aimée parce qu'elle va être féconde dans son amour, dans leur union, mais en même temps, une fécondité qui n'est pas de l'ordre du travail. Ce n'est pas une fécondité obtenue par production. Cette fécondité est une fécondité de surabondance, de présence, de don de soi et de sens du bonheur.Ce n'est pas la fécondité du travail, des horaires où l'on pointe, de la sueur qu'on répand pour faire son boulot, ce n'est pas une fécondité de l'efficacité, mais c'est une fécondité de la grâce. C'est ce à quoi les auteurs traditionnellement ont pensé pour commenter ce thème. Le corps de la Bien-Aimée, c'est la manière dont la grâce rend l'humanité féconde. La Bien-Aimée est complètement sous l'emprise du Bien-Aimé et l'amour du Bien-Aimé quand il se porte sur sa Bien-Aimée va lui donner une fécondité qui n'est pas de l'ordre de la rentabilité, ce n'est pas une fécondité économique, statistique de la richesse, c'est une fécondité de la gratuité, de la douceur et de ce qui a le goût du miel, des grenades, des dattes.

C'est aussi un thème qui va être développé très profondément dans la théologie surtout chrétienne, c'est en fait, un des premiers qui nous parle de la grâce. Aujourd'hui, quand on parle dans le registre religieux de la grâce, on pense à quelque chose de l'ordre de la vertu, de la rectitude, toutes choses qui sont vraies, mais on oublie de retrouver l'origine de la grâce. Qu'est-ce que la grâce ? c'est la "charis", ce qui a donné le mot charité, la grâce de la femme. Quand la grâce vient dans l'humanité, quand le don de l'amour de Dieu vient dans l'humanité, il se fait grâce c'est-à-dire à la fois beauté et gratuité. Comme le dit la Plaisante sagesse Lyonnaise : "La beauté ne se mange pas à la cuiller". C'est exactement ce que l'on a ici dans ce texte, c'est la beauté et la grâce de la féminité, qui est comme le déploiement de l'amour que le Bien-Aimé lui porte. Cela nous apprend pourquoi dans la tradition chrétienne, et ensuite dans la théologie on a pu comparer l'amour du Christ et de la création comme l'amour d'un homme avec la création qui elle est rendue féconde par grâce par l'amour du Bien-Aimé.

Frères et sœurs, en relisant ces textes du Cantique des cantiques, essayons de voir comment les réflexions les plus hautes, la réflexion théologique de l'action de Dieu qui suscite la grâce en nous, essayons de voir comment cela s'enracine dans l'histoire humaine, la réflexion des hommes dans des données aussi fondamentales que celles qui encore aujourd'hui, font la beauté et la grandeur de l'amour humain, même pas nécessairement au plan surnaturel, mais déjà simplement au plan naturel. C'est à partir de cela que ces auteurs ont compris petit à petit ce qu'était véritablement la grâce de Dieu.

 

AMEN