CONCENTRATION DU DÉSIR

Ct 5, 9-16 ; Lc 6, 39-45

(3 octobre 2012)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Cristallisation à la Mer Morte

F

rères et sœurs, après toutes les phases que nous avons rencontré jusqu'à maintenant, nous arrivons vers les derniers poèmes du Cantique des Cantiques et nous sommes devant deux poèmes symétriques. C'est normal qu'il y ait quand même une certaine symétrie en matière d'amour et de séduction amoureuse, et aujourd'hui, il faut reconnaître que le Bien-Aimée est particulièrement bien servi. Cela fait partie des vieilles idées que l'on trouvait dans Bordas, vous vous souvenez peut-être que Stendhal a été le premier à faire une espèce de théorie amoureuse du coup de foudre, il l'avait appelé "le phénomène de la cristallisation". Il paraît que dans les déclenchements de relations amoureuses cela a beaucoup d'importance, tout à coup les deux partenaires se trouvent des qualités absolument extraordinaires, que peut-être ils ne soupçonnaient pas en eux. Il l'appelait cristallisation parce que le phénomène physique se cristallise sur une branche que l'on plonge dans une source particulièrement riche en calcium, ou en autres éléments, et à ce moment-là tous les sels minéraux qui sont contenus dans l'eau viennent se cristalliser sur la branche et les cristaux sont le phénomène de la lumière, de la diffraction, du rayonnement, de l'éblouissement, toute la métaphore qui tourne autour de cela.

C'est peut-être Stendhal qui a trouvé le mot, mais ici, c'est bien ce que nous avons entendu. On ne peut pas décrire de façon plus cristallisante un jeune amoureux que ne le fait la Bien-Aimée. Toutes les références de son corps sont prises dans la joaillerie : des pierres précieuses, de l'or travaillé, de l'ivoire, du cèdre qui était le bois précieux par excellence puisque les lambris du palais de David comme ceux du temple étaient réalisés en cèdre. La Bien-Aimée décrit le processus de cristallisation du regard de la Bien-Aimée sur le Bien-Aimé. Il est absolument sublime, parfait, extraordinaire et cette cristallisation presque matérielle, physique, puisque toutes les qualités de son corps et de son aspect sont des domaines de ce qu'il y a de plus précieux dans le cosmos.

Qu'est-ce que cela veut dire ? C'est bien sûr un poème érotique qui décrit les différents aspects affectifs et émotifs de la relation amoureuse naissante. Or qu'est-ce que c'est que cette cristallisation du Cantique des Cantiques ? Je crois qu'il serait assez juste de dire que c'est le phénomène de l'élection, très important pour toute la théologie de l'Ancien Testament, et pour nous-mêmes, car quand nous chantons tous les lundis aux vêpres le cantique des Éphésiens : "Béni sois-tu qui nous a bénis dans le Christ", c'est bien le poème de l'élection. L'élection n'est pas simplement le choix, mais dans le monde ancien, dans le monde biblique, l'élection c'est la concentration du désir ce qui n'est pas exclus dans la notion de choix. C'est ce qui est en cause ici : on raconte la manière dont la Bien-Aimée concentre tout son désir sur un jeune homme qui est pour elle mieux que des masses d'ivoire, mieux que des globules d'or, mieux que des saphirs, et mieux que des lambris en bois de cèdre. Elle cumule tous ces éléments sur la figure du Bien-Aimé pour dire l'intensité et l'absolu de son choix et de la concentration de son désir.

Là encore, nous touchons quelque chose de très important théologiquement, car effectivement, dans la plupart des autres textes bibliques on parlait de l'élection d'une façon beaucoup plus rude. C'était en gros : Israël tu n'étais rien du tout mais je t'ai aimé justement pour cela. Ce n'était pas très flatteur. Or, ici, c'est bien le ressort de l'élection, quand on élit, qu'on choisit par le cœur par la totalité du désir, de la force amoureuse, il devient évident que l'objet de choix doit être proportionné, adapté à la force, à la puissance et à l'expansion du désir. C'est tout le mystère de l'élection. Le jeune homme du Cantique des Cantiques est sans doute comme tous les autres, mais à partir du moment où il est l'objet du choix de la Bien-Aimée, il prend cet aspect d'absolu. C'est là-dessus que se concentrera petit à petit la propre méditation du devenir du peuple d'Israël. Le peuple sait bien qu'il n'est rien, mais par le fait que Dieu a jeté son regard sur lui, à ce moment-là il devient l'investissement de tout le désir de choix de Dieu sur lui, et donc il devient précieux du désir divin dont il est l'objet.

C'est la même chose pour l'Église. L'Église n'est pas une entité supérieure si on ne l'envisage que de son point de vue humain, de la société, des groupes, des communautés ecclésiales que nous pouvons imaginer. Ce qui fait l'élection de l'Église, sa "supériorité", c'est l'élection, le regard, le désir absolu d'amour que Dieu pose sur chacun de ceux qui la constituent et comme le rassemblement de tous ses élus. On a là un aspect de l'élection auquel on ne pense pas assez souvent : l'élection crée le prix de celui ou de celle qui est élu. Ce n'est pas parce qu'on vaut quelque chose qu'on est élu, mais c'est l'acte même de se porter sur l'objet qui fait que tout à coup il est investi de la richesse même du regard qui est porté sur lui. C'est une psychologie assez incroyable. Si vous regardez les enfants qui tout à coup s'attachent à un doudou qui n'est jamais qu'un morceau de tissu, cela devient une affaire d'état quand on perd le doudou.

C'est un peu la même chose du point de vue de l'élection dans le Cantique des Cantiques, c'est que tout à coup, le Bien-Aimé sans le savoir se retrouve plus qu'honoré, enrichi, rendu infiniment précieux par le regard que la Bien-Aimé porte sur lui. Je crois que c'est une bonne occasion de réfléchir sur la beauté et la grandeur de l'élection : être élu par Dieu, devenir le peuple élu pour Israël ou nous, l'Église, ce n'est pas rien, c'est être les porteurs transfigurés par le désir de Dieu.

 

AMEN