LA DÉMESURE DE L'AMOUR
Ct 5, 2 – 8, 1; Lc 6, 20-26
(28 septembre 2012)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Une passion dévorante …
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i vous trouvez mon Bien-Aimé que lui déclarerez-vous, que je suis malade d'amour !"
Frères et sœurs, Ce poème est sans doute le plus extraordinaire de tout l'ensemble du Cantique. Ces paroles sont mises dans la bouche de la Bien-Aimée, parce qu'elle a un peu perdu la tête. Il se passe du point de vue de la relation amoureuse entre les deux jeunes gens quelque chose dont on ne sait pas si c'est un rêve ou la réalité. La jeune femme est dans son lit, elle s'est déshabillée, elle doit fantasmer sur son Bien-Aimé, et elle entend qu'il est là, tout proche, il touche la serrure, il essaie d'ouvrir, il lui demande d'ouvrir. C'est le jeu des convenances qui l'emporte, elle lui dit qu'elle ne peut pas lui ouvrir car elle a fait sa toilette du soir. Le Bien-Aimé part et c'est là que l'on voit que l'amour est une passion un peu folle, elle qui ne pouvait pas se lever pour lui ouvrir, tout à coup, se lève, et part à la recherche de son Bien-Aimé. Elle rencontre les gardes qui représentent un peu ce sur-moi social qui contrôle la vie amoureuse, ils lui ôtent son manteau. Ils gardent les remparts du comportement amoureux des deux jeunes gens. Le poème ne se termine pas très bien, puisque la Bien-Aimée se fait insulter et molester par les gardes, et elle se rend compte de son état. Elle dit aux gardes qu'ils doivent dire au Bien-Aimé qu'elle est folle de lui et qu'elle est malade d'amour.
Ce poème est intéressant, parce que dans toute la littérature classique grecque, romaine, ou ancienne proche orientale, il n'y a pas beaucoup de textes qui décrivent les débordements de l'amour, du moins avec cette lucidité sur les dévastations possibles de la passion qui peuvent être dramatiques et dangereuses. L'amour l'a rendue folle. Plus tard, la tradition aussi bien juive que chrétienne a fini par voir dans ce débordement de la passion amoureuse un indice de l'absolu incontrôlable du désir. Il y a là une transposition, il n'y a plus simplement l'exposé de la passion érotique qui vous fait perdre le contrôle de vous-mêmes, mais on est devant l'absolu d'une passion, d'une recherche, d'une quête, et c'est pour cette raison que le Cantique des Cantiques a été relu et interprété par la tradition chrétienne surtout comme le rapport de l'âme à Dieu.
Au fond, à travers ce petit texte sur la folie de la Bien-Aimée, c'est là aussi le côté un peu fou de la prédication de Paul : "Folie pour les païens, scandale pour les juifs". Le parallélisme est sans doute assez fort, ce sont les débordements de la Bien-Aimée du Cantique qui sont la prophétie du débordement amoureux de Dieu qui est capable de venir sur terre, de se faire battre, ô combien, pour retrouver sa Bien-Aimée. Le point commun, c'est la démesure. Une phrase dans le Nouveau Testament rejoint cette constatation : "A cause du trop grand amour dont il nous a aimés, Dieu a pris chair parmi nous". C'est l'amour excessif et si le langage du Cantique est très réaliste et érotique, en réalité, il montre que même au niveau de la vie affective humaine la plus basique, il y a déjà cette démesure qui rend ensuite capable l'homme de comprendre d'autres démesures et notamment, la démesure de la relation avec Dieu. Ce texte fait apparaître que l'élément central de la foi comme relation du croyant avec Dieu, de la Bien-Aimée au Bien-Aimé, est basé finalement sur un déséquilibre et un excès passionnel total. Excès de la part de Dieu qui à cause de son trop grand amour manifeste cet amour pour l'homme et qui ensuite, attend de l'homme cet amour excessif, démesuré, pour lui, pour essayer de répondre à l'amour qu'il lui a envoyé.
Vous voyez que c'est assez éclairant de voir comment un texte extrêmement réaliste peut avoir sa place dans le Canon des Écritures. La catégorie de l'excès est inhérente au comportement religieux. L'excès développé ici dans ce récit, c'est l'excès amoureux des juifs, mais il n'est pas étonnant que dans d'autres religions, la catégorie de l'excès soit déployée du côté de la violence. C'est un autre chapitre, mais c'est toujours le même problème. On ne peut pas s'attendre à ce qu'une religion soit absolument indemne et comme vaccinée contre toute forme d'excès. Il faut le savoir, mais simplement il faut déceler où sont les excès.
AMEN