LE MYSTÈRE DE L'ÉROTISME

Ct 1, 15 – 2, 7 ; Mt 22, 1-14

(18 septembre 2012)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Homme et femme Il les fit ! (Reuilly)

F

rères et sœurs, comme on vous l'a suggéré hier, on a essayé par tous les moyens d'aseptiser ce texte du Cantique des Cantiques afin qu'il soit le plus audible possible par de chastes oreilles. C'est ainsi que le Canon juif a hésité beaucoup avant d'accepter le Cantique des Cantiques dans l'ensemble des recueils des livres révélés. Il faut bien le dire clairement, le Cantique des Cantiques est un poème érotique, qui relève d'une expérience amoureuse assez chaude comme on le dirait aujourd'hui, entre un jeune homme et une jeune femme. L'érotisme est un grand progrès à condition de bien comprendre ce que c'est que l'érotisme.

Aujourd'hui, beaucoup de gens ne font même plus la distinction entre érotisme et pornographie. C'est une preuve d'inculture totale non seulement au niveau des idées, mais aussi au niveau des comportements. L'érotisme et la pornographie n'ont rien à voir car la pornographie est une espèce d'obsession de fixation sur le sexe, aussi bien masculin que féminin. Cela peut conduire au pire dévoiement, au voyeurisme et à tout ce qu'on peut imaginer. L'érotisme n'est pas du tout de cet ordre-là. L'érotisme est une véritable découverte dans l'histoire de l'humanité, et il faut être fier que le texte de la Bible ait valorisé un poème d'amour, précisément pour marquer que dans la tradition biblique comme telle, la réalité de l'érotisme était considérée non seulement comme une donnée normale au grand sens du terme de la vie amoureuse, mais qu'en même temps, elle était révélatrice de quelque chose du mystère de la relation de Dieu et de son peuple.

L'érotisme est un grand progrès. Pourquoi ? parce qu'il est la prise de conscience dans les progrès tâtonnants de l'humanité concernant la relation entre les hommes et les femmes, que cette vie de relation n'est pas simplement le résultat de ce que l'on a appelé l'instinct sexuel. L'homme et la femme ont été créés homme et femme comme le dit le premier chapitre de la Genèse, pour qu'ils établissent entre eux une relation qui ne relève pas uniquement de l'instinct, qui ne relève même pas uniquement du problème de la continuation de l'espèce et de la procréation, mais qui relève d'autre chose. Si l'humanité a été créée homme et femme, c'est parce qu'ils sont capables d'avoir entre eux une relation amoureuse.

Mais, ce qui caractérise l'érotisme, c'est que l'humanité a petit à petit perçu que cette relation amoureuse n'était pas réductible au fonctionnel, ce que même encore beaucoup de traités sur la sexualité semblent imaginer, mais ils ont perçu profondément que le sens de la relation homme femme pouvait se traduire par une multiplicité de langages : le langage de la liberté qui deviendra l'engagement des époux l'un vis-à-vis de l'autre, le langage de la responsabilité qui deviendra l'expérience de l'éducation, de la responsabilité morale des époux l'un vis-à-vis de l'autre, mais aussi le langage du corps. Et l'érotisme, c'est quand le corps devient pour deux partenaires la signification même de leur être et de leur amour.

C'est la véritable découverte qu'essaie de dire poétiquement le Cantique des Cantiques, non pas l'exaltation de la passion amoureuse comme instinct, finalement ce serait assez banal, mais la Bible, comme d'ailleurs un grand nombre de textes littéraires dans l'antiquité, disent cette question mystérieuse de l'érotisme comme la possibilité pour un homme et une femme de parler par leur corps. Leur condition corporelle devient le langage par lequel ils construisent la relation la plus profonde et la plus belle qui est leur relation amoureuse. C'est absolument unique et contrairement à ce qu'on pense et certains théologiens l'affirment, les anges ne sont pas assujettis à l'érotisme, ils n'ont pas besoin d'exprimer leur relation à travers leur corps, puisqu'ils n'ont pas de corps, c'est la marque de leur existence. Tandis que les humains eux, ont un registre propre de langage que ni les mots, en tout cas pas simplement les mots, ni les grandes exigences de la liberté et de la volonté, ni les idées au sens le plus abstrait du terme, mais qui est le langage du corps.

C'est la manifestation, dès les premiers balbutiements de la révélation, car ce texte du Cantique des Cantiques est sans doute très ancien. Il pourrait remonter jusque vers le huitième, neuvième siècle. La Bible a attrapé au vol cette expérience de l'amour d'un homme et d'une femme et a perçu très bien à travers le poème que l'érotisme au sens véritable du terme était la manifestation du fait que cet homme et cette femme se disent "je t'aime", à travers leur corps. C'est la place du corps qui est en question dans le Cantique des Cantiques. L'amour n'est pas simplement au niveau des idées. L'amour se dit dans et par le corps. C'est une des clés fondamentales qui constituent la base même de la compréhension juive puis chrétienne du problème spécifique de l'alliance entre êtres humains, cette alliance engage toujours le corps. Par conséquent, à partir du moment où le corps est engagé dans ce phénomène d'alliance qui est la plus profonde de toutes, que ce vocabulaire érotique de l'amour de l'homme et de la femme peut devenir la gamme d'expression musicale et spirituelle de la relation de l'humanité avec Dieu. C'est de là que cela vient.

En relisant ce Cantique des Cantiques, cela nous remet devant une réalité qui, à cause d'un certain dualisme, a été complètement occultée, qui est le fait de vouloir exclure le corps de la notion même de la relation amoureuse. Ce texte reste un des grands écrits de l'histoire non seulement de la Bible, mais de l'histoire de l'humanité tout court, parce que même si l'on a enrichi le vocabulaire et le répertoire, sur le fond du problème, on en est toujours là.

 

AMEN