JE DORS MAIS MON CŒUR VEILLE
Ct 5, 2-8
(28 septembre 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

L'heure où les ombres s'allongent …
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e passage du Cantique des Cantiques est sans doute le plus coquin de tout le poème. C'est comme dans un film, le moment un peu pathétique de la scène d'amour, mais je crois que c'est une scène d'amour ratée. En effet, d'abord on nous décrit la Bien-Aimée : c'est la nuit, elle est dans sa chambre et elle dort. Elle dort comme une amoureuse puisqu'elle dit : "Je dors mais mon cœur veille " manifestant par là cette espèce de vigilance profonde, au-delà même du sommeil, cette vigilance de tout son être tendu vers la présence de son Bien-Aimé. Or il se passe un petit évènement théâtral : le Bien-Aimé vient, de nuit, frapper à la porte de la fiancée, et il n'y va pas par quatre chemins car il lui dit : "Ouvre-moi, ma sœur, mon amie car ma tête est couverte de rosée, mes boucles des gouttes de la nuit." Cela veut dire que ce pauvre Bien-Aimé a froid et qu'il grelotte dehors et qu'il trouve un prétexte comme un autre pour rentrer dans la chambre à coucher de la Bien-Aimée. Et celle-ci se défend, mais avec de bien mauvais arguments : "Je me suis déshabillée, j'ai enlevé ma tunique, d'autre part je me suis lavée les pieds", c'est-à-dire je suis à la maison, je ne peux pas m'enfuir, par conséquent je suis prisonnière, je suis prise. Cependant elle minaude un peu et ne veut pas ouvrir. Alors, le Bien-Aimé commence à forcer le loquet de la porte pour entrer dans la maison : "Mon Bien-Aimé a passé la main par la fente." Du coup la Bien-Aimée est prise d'un véritable transport amoureux. Or cela se termine très mal parce que au moment même ou la Bien-Aimée se rend sinon à la raison, du moins à l'évidence, elle va pour ouvrir la porte et elle s'aperçoit que le Bien-Aimé s'est enfui.
Elle s'attendait à passer un très bon moment avec le Bien-Aimé, mais il s'est sauvé. Et comme elle est très amoureuse, je ne sais pas ce qu'elle fait, si elle met très vite son manteau ou sa tunique, mais voilà qu'elle part à la poursuite du Bien-Aimé, parce qu'elle y a pris tellement goût que maintenant elle voudrait bien le rencontrer. Comme c'est la nuit, il lui arrive ce qui devait arriver. Elle est tout échevelée, en toilette sans doute un peu provocante, elle circule dans toute la ville et tombe sur les gardes qui sont des soldats pas particulièrement délicats. Ils voient cette fille et commencent à la tabasser sans doute pour lui faire du mal. La pauvre se met à pleurer et elle conjure les filles de Jérusalem en disant : "Si vous voyez mon Bien-Aimé, dites-lui que je suis malade d'amour." Elle est malade au sens où elle désire très fortement son Bien-Aimé, et en même temps elle est malade au sens où elle a souffert des coups que lui ont infligés les gardes. Voilà pour ce qui est du sens du poème que je tenais à vous expliquer, car c'est dit de façon si délicate et suggestive que la plupart du temps on ne comprend pas quel est ce dialogue. Cela dit, je voudrais en tirer un enseignement.
Je crois que là encore, c'est très exactement l'être profond de l'Église qui est ainsi manifesté. L'Église est ce peuple qui, souvent, dort mais a le cœur vigilant pour son Seigneur. La plupart du temps, l'image que donne l'Église ce n'est pas d'abord l'image d'une jeune amoureuse qui court vers son fiancé. Dans notre propre cœur, nous le savons bien, nos élans amoureux vers le Seigneur sont parfois un peu plats, manquent un peu d'énergie et de dynamisme. Et au niveau de l'Église tout entière, souvent cette pauvre Église donne un peu l'impression d'être assoupie, de n'avoir pas tout le dynamisme de la charité, de la délicatesse de cœur pour son Seigneur et de la foi. Mais son cœur veille, c'est-à-dire qu'elle est quand même prise et possédée par le pressentiment de la venue du Bien-Aimé. Et cela c'est évidemment notre grande difficulté pour contempler le mystère de l'Église, c'est que nous la voyons plus souvent dormir que nous ne sommes pas capables de regarder au cœur d'elle-même pour voir cette vigilance réelle et mystérieuse qui l'habite, et cette attente et ce désir qui possèdent tout son cœur.
Et ensuite, le Bien-Aimé arrive. Et le Bien-Aimé c'est le Christ tel qu'il s'est manifesté, tel qu'il est venu au milieu de son peuple. En passant la main par la fente, il a ouvert la porte pour venir surprendre son peuple, pour venir le réveiller et exciter en lui ce désir amoureux, pour exciter dans l'Église et dans le peuple ce désir amoureux de l'Épouse qui veut rencontrer son Époux. Seulement quand le Christ est venu, ce n'était pas encore pour la nuit des noces. Il est venu chercher sa fiancée Il est venu chercher celle qu'il veut épouser, sans tache ni ride, au moment où elle sera parvenue à sa pleine maturité et à sa pleine beauté. C'est pourquoi le Christ vient dans l'intimité de la chambre nuptiale, mais n'en prend pas encore possession.
Il ne prend pas encore sa Bien-Aimée pour Lui car il veut que sa Bien-Aimée soit toute resplendissante du désir d'être à son Bien-Aimé, qu'elle ait vraiment, le temps et l'exercice pour se réveiller, en vérité.
C'est cela la condition actuelle dans laquelle nous vivons. Nous sommes comme la Bien-Aimée que l'Époux a dérangée. Nous sommes, au fond de notre cœur, pris du désir de le rencontrer et d'être à Lui. Et nous courons à travers les rues de Jérusalem, nous courons en ce monde en cherchant le Bien-A,imé. Et, de temps à autre, et c'est le lot de notre propre existence, il nous arrive, à cause de l'amour pour Notre Seigneur, d'être en butte, exposés à la haine et à la violence du monde. L'Église de Dieu est vraiment cette jeune femme qui, courant après son Seigneur, à certains moments, se fait tabasser par les gardes et par les soldats. C'est parce que à la fois l'Église a quelque chose d'un peu imprudent car elle est tellement amoureuse, vous savez les amoureux sont seuls au monde, qu'elle ne se rend pas toujours compte à quel point elle est exposée à la violence du monde. Et comme elle aime profondément, de tout son cœur, elle ne se rend pas compte que, de temps à autre, dans son élan, et dans sa naïveté si je puis dire, à la poursuite de son Seigneur, elle reçoit des coups et des persécutions à cause même de son Seigneur. Et la seule chose que l'Église puisse dire, en ces heures terriblement mouvementées et difficiles qu'elle a à vivre en ce monde, tant qu'elle n'est pas rassemblée autour de son Seigneur et tenue dans ses bras, la seule chose qu'elle puisse dire au monde : "Je suis malade d'amour !" Cela c'est la plus belle prière de l'Église. Effectivement elle est bien malade par tous les côtés et nous en savons quelque chose. A tout moment, nous voyons cette Église qui traverse des crises, des difficultés, mais en même temps, il faut que nous ayons cette lucidité et aussi un peu ce sens de l'amour pour nous rendre compte que ces moments de maladie de l'Église, en réalité ce sont des moments de maladie d'amour. C'est de la maladie amoureuse, c'est-à-dire qu'elle a terriblement envie d'être à son Seigneur et de se donner à Lui.
Au cours de cette eucharistie où dans la maladie, dans les souffrances et les persécutions qu'elle éprouve l'Église reçoit sans cesse le pain qui lui donne la force de repartir à la recherche de son Bien-Aimé, demandons au Seigneur qu'à travers toutes nos maladies d'amour, Il nous donne de ne jamais désespérer de le rencontrer un jour face à face.
AMEN