VIENS DU LIBAN !

Ct 4, 8-11

(25 septembre 1984)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Montagnes étrangères 

O

n vous disait un de ces jours-ci que la fiancée du Cantique ce peut être chacun de nous, chacun des êtres humains que Dieu appelle à son amour, ce peut être aussi l'ensemble de l'Église qui est l'Épouse du Christ, qui est la Bien-Aimée de Dieu. Dans le passage que nous venons de lire, au tout premier verset, l'Époux s'adresse à son épouse, donc à l'Église en lui disant : "Viens du Liban, o ma fiancée ! Viens du Liban, fais ton entrée !"

       Il l'appelle donc de l'étranger. Cette fiancée n'est pas dans la Terre Promise elle est en dehors, elle est étrangère. Il lui dit d'ailleurs d'abaisser son regard depuis les cimes de l'Hermon, du Sanir et de l'Amana, montagnes qui sont toutes en dehors du territoire de la Palestine. Déjà, au début du poème la fiancée disait : "Je suis noire mais je suis belle, filles de Jérusalem. Je suis comme les tentes de Qédar, les pavillons de Salma." Qédar et Salma sont situées dans le désert en dehors de la Palestine. Et plus tard, le Bien-Aimé dira encore à sa fiancée : "Reviens Sulamite". C'est donc une femme qui vient d'un pays étranger.

      Cela fait partie d'un bon nombre de textes de l'Ancien Testament dans lesquels il nous est affirmé que l'Épouse de Dieu, l'assemblée des enfants de Dieu, que ceux que Dieu veut sauver, ce n'est pas seulement le peuple élu, mais aussi tous les peuples étrangers. A cause des difficultés que Jésus, et plus tard saint Paul, a eu avec les juifs à ce sujet, nous avons l'habitude de croire que l'Ancien Testament ne parlait que de l'élection d'Israël et ne parlait de salut que pour le peuple élu. Il n'en est rien et dans de nombreux textes, il est affirmé que les païens, les Nations aussi sont appelées à partager le salut avec Israël. Et c'est même le rôle propre d'Israël, si l'on lit jusqu'au bout l'Ancien Testament en essayant d'en comprendre toutes les avancées, tous les axes de signification, c'est le rôle propre d'Israël (et c'est en cela qu'il est le peuple élu), que d'annoncer ce salut à toutes les nations et d'amener toutes les nations à ce salut. Si Dieu a choisi un peuple, ce n'est pas pour exclure les autres. Si Dieu a choisi un peuple c'est parce qu'il n'y a de relation que personnelle, il n'y a de relation que concrète, précise. Dieu n'est pas quelqu'un qui aime "en vrac", en bloc, l'ensemble de l'humanité. Dieu nous aime chacun, un par un, et c'est pourquoi Il s'est adressé à un homme, à Abraham, et c'est à lui qu'Il a fait des promesses, qu'Il a fait la promesse, dans une relation interpersonnelle, de personne à personne. Le salut est toujours une affaire de personne à personne, entre Dieu et chacun de nous. C'est pourquoi le salut commence par cet homme, Abraham, puis la parenté d'Abraham, puis sa descendance. Mais, à travers cette descendance, c'est pour que ce salut atteigne tous les hommes, tous les peuples, toutes les nations, toutes les langues, et les atteigne par ce chemin toujours personnalisé, et jamais par une sorte de philanthropie vague et générale.

       Si donc Dieu appelle sa Bien-Aimée de l'étranger, c'est bien parce qu'Il veut que tous les hommes soient sauvés, ainsi que le dira saint Paul dans 1'épître à Timothée. Déjà les juifs avaient reçu cette vocation, avaient reçu cette révélation que, à travers eux, par leur ministère, s'ils y étaient fidèles, toutes les nations seraient appelées par Dieu, toutes les nations seraient à être la Bien-Aimée. Si les juifs n'ont pas voulu accomplir cette mission, si au moment où le Christ est venu leur révéler que les temps étaient accomplis, parvenus à leur plénitude et que désormais, il fallait appeler tous les peuples au salut, s'ils n'ont pas compris ce que le Christ leur disait, il n'en reste pas moins que telle était leur vocation et que cette vocation que Jésus a prise sur Lui tout seul, c'est pour cela qu'Il est mort, seul, sur la croix, c'était la vocation de tout le peuple élu que d'être les messagers du salut pour toutes les nations.

       L'Église, prenant le relais d'Israël, l'Église qui est l'Israël nouveau, est à la fois le rassemblement de toutes les nations appelées au salut, et celle qui a la charge de prêcher ce salut aux nations qui n'ont pas encore été atteintes. C'est le sens de la mission de l'Église, de cet esprit missionnaire, puisque nous utilisons ce terme de mission dans ce sens très précis et restreint, qui est nécessairement toujours au cœur de l'Église et au cœur de tout chrétien. Nous sommes des païens, des étrangers appelés au Royaume et, à notre tour, nous devons manifester ce Royaume à tous ceux qui lui sont encore étrangers.

       Il y a ainsi sans cesse ce mouvement d'expansion de la prédication du Royaume qui est essentiel à l'Église et qui fait que tout étranger est appelé à devenir un frère, à devenir un fils, à devenir un membre de la famille, à devenir la Bien-Aimée de Dieu.

       Que ce désir de voir le Royaume se répandre, atteindre tous les hommes, soit constamment vivant dans notre cœur et qu'il anime sans cesse notre vie.

       AMEN