TES YEUX SONT DES COLOMBES
Ct 4, 1-7
(24 septembre 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Chèvres au bord du lac de Tibériade
|
V |
ous me permettrez aujourd'hui, à propos du Cantique des Cantiques de faire un sermon extrêmement fantaisiste. D'ailleurs, en le faisant je me réclame, du moins je m'appuie sur une longue tradition qui a souvent commenté ce passage. Il s'agit de la description du corps de la Bien-Aimée du Cantique des Cantiques et certains auteurs modernes un peu prudes ont voulu que ce corps soit l'image de la géographie de la Palestine. Là je les soupçonne véritablement d'avoir perdu le sens, comme le Bien-Aimé qui est amoureux devant la Bien-Aimée du Cantique, parce qu'en réalité il ne s'agit pas de la géographie de la Palestine. Personnellement, je pense, avec de très grands auteurs de la tradition chrétienne qu'il s'agit d'une prophétie sur l'Église. Celui qui m'a inspiré beaucoup dans ce domaine c'est évidemment saint Bernard qui a vécu dans une époque où l'Église prenait une nouvelle conscience d'elle-même, dans une époque tout à fait troublée et difficile dans laquelle saint Bernard a aidé cette maturation de l'Église qui se comprenait comme la Bien-Aimée et la fiancée de Dieu.
Ce que je remarque d'abord, c'est que cette description est une description, pardonnez-moi le terme, assez charnelle et assez physique. On parle des yeux, des cheveux, des joues, du cou, des seins, et par conséquent c'est une description très réaliste qui nous est donnée. Et je crois que c'est important, contrairement à ce que l'on pourrait penser. L'auteur du Cantique des Cantiques ne se perd pas dans un amour platonique, il contemple sa Bien-Aimée telle qu'elle est, dans la beauté et le resplendissement de sa chair. Et cela me rappelle d'abord saint Paul qui a toujours comparé l'Église à un corps. Il y a quelque chose de physique, profondément physique dans la nature de l'Église. C'est une seule chair d'humanité qui est resplendissante de la beauté de Dieu. Et c'est pour cela que c'est Dieu, le Bien-Aimé, qui s'extasie devant la beauté de sa créature renouvelée. C'est l'humanité sauvée, c'est l'humanité rachetée qui est belle et resplendissante dans son corps, dans ce corps qui est l'Église, Et Dieu chante la beauté de son épouse. On dit souvent qu'au Paradis ce sera nous qui chanterons la louange de Dieu, mais j'espère aussi que, de temps à autre, Dieu chanter parce que Lui seul sait bien chanter, Dieu chantera la beauté de son épouse qu'Il a enfin sauvée et qu'Il fait resplendir de toute sa beauté. Alors qu'est-ce qu'il va chanter, Dieu, dans le Paradis ? lorsqu'Il verra toute son Église ainsi rassemblée.
Il va d'abord chanter les yeux de l'Église. Et les yeux de l'Église qui sont "comme des colombes" je crois que ce sont les apôtres et les évêques, car le métier d'apôtre et d'évêque c'est d'avoir l'œil. C'est d'avoir un œil doux comme la colombe, un œil de présence remplie de l'Esprit Saint. Et c'est cela le mystère profond c'est pourquoi on commence par les yeux, car il n'y a pas de Bien-Aimée, il n'y a pas d'Église s'il n'y a pas cet œil, ce regard qui veille. Et cet œil, il est ouvert évidemment sur l'amour de Dieu.
Ensuite il y a immédiatement tout le troupeau : ce sont les "cheveux qui ondulent comme un troupeau de chèvres sur les pentes du Mont Galaad." C'est évidemment le foisonnement de la chevelure de la Bien-Aimée, c'est-à-dire c'est toute la richesse de cette nouvelle création de Dieu. De même qu'on ne peut pas compter les cheveux, de même les fils de l'abandonnée ne pourront pas être comptés. Ils seront tous rassemblés, car qu'y a-t-il de plus unifié qu'une chevelure, mais en même temps qu'y a-t-il de plus divers ? Et de même que pour domestiquer une chevelure il faut tous l'art de la cosmétique, de la même façon, pour constituer l'Église, la fiancée, en une admirable chevelure, il faut tout le savoir-faire, toute la délicatesse et la tendresse de Dieu.
Puis il y a les dents. Et là c'est saint Bernard qui m'a soufflé l'idée, les dents ce sont les moines. Je vais vous expliquer pourquoi. D'abord parce qu'à l'époque de saint Bernard les moines étaient vêtus de blanc, comme nous. Saint Bernard disait : c'est un troupeau de brebis à tondre, c'est-à-dire que les dents n'ont pas de chair qui les recouvre. Les dents sont dures, mais elles n'ont pas besoin de protection. Il faut qu'elles se protègent elles-mêmes. Et il ajoutait : il faut que les dents soient solides pour broyer les hérésies. Cela rappelle des souvenirs personnels de la vie de saint Bernard quand il était en train de broyer et de mastiquer ce pauvre Abélard et de le réduire en chair à pâté. Je ne sais pas si les moines ont aujourd'hui la responsabilité de broyer les hérétiques, mais je garde cette image très belle, au sens où il veut évoquer dans le cœur des moines, la solidité même de la foi, une foi qui fait que toutes les dents se tiennent ensemble. Et il dit : s'il n'y avait que les dents du haut, cela ne servirait à rien, mais c'est précisément parce qu'il y a les dents du haut et les dents du bas qu'on peut mastiquer. Et c'est ainsi qu'il compare les communautés monastiques, il faut qu'il y ait les dents du haut et les dents du bas, c'est-à-dire que toutes les dents collaborent dans un unique effort pour faire le même travail. C'est cela le sens de la communauté monastique vue par saint Bernard.
Quant aux lèvres qui "sont un fil d'écarlate avec des discours ravissants" je pense que ce sont les martyrs, car il n'y a pas de plus belle parole, au sens le plus plein et le plus profond du terme, dans l'Église que la parole de ceux qui versent ce fil d'écarlate qui est leur sang. Dans l'Église, les martyrs ont cette place privilégiée, leurs lèvres, c'est leur être, c'est leur être blessé, torturé pour le nom du Christ et qui donne sa vie et son sang. Et le discours ravissant c'est précisément ce don total de soi-même dans l'amour de son Dieu.
Puis il y a les joues qui sont "des moitiés de grenade derrière le voile." Je crois que c'est le sens de la consécration virginale féminine dans l'Église. Vous savez c'est un vieux thème que la consécration des vierges, la consécration des femmes dans l'Église est symbolisée par le voile. C'est le fait qu'aujourd'hui encore ces femmes consacrées au Seigneur témoignent, à travers leur voile, qu'elles ne voient pas Dieu face à face, mais qu'elles lui sont déjà promises et fiancées en espérance. Je pense que c'est cela l'Église que Dieu contemplera le jour où tous seront rassemblés, Il contemplera la beauté de celles qui ont accompli cette tâche, cette mission de virginité dans l'Église, non plus à travers le voile, mais Il verra la beauté de ces joues qui sont belles comme des grenades, et Dieu sait que lorsqu'on a vécu là-bas, on sait comme c'est beau les grenades, à la fois c'est une couleur très vive au milieu du désert et c'est en même temps une source de rafraîchissement et de beauté. C'est pour cela que les vierges, dans le paradis, seront comparables à ces moitiés de grenade.
Il reste le cou. Je crois que le cou c'est un peu tous ceux qui, dans l'Église mènent une existence, j'allais dire "de fou de Dieu". Le cou c'est la force, c'est le fait que la tête est bien plantée sur le corps et bien appuyée sur les épaules, non pas dans le sens d'une sagesse un peu terrienne, mais dans le sens qu'à certains moments, le cou dans sa grâce et dans son agilité, manifeste cette espèce de coup de tête, de force dans laquelle on veut manifester l'absolu de l'amour de Dieu. Je pense que ce sont certains ermites, certains anachorètes ou certains "fous de Dieu" comme saint Benoît Labre ou saint François d'Assise qui sont un peu les boucliers de l'Église, parce que par leur folie, ils risquent tout, ils engagent tout et ils deviennent ainsi les témoins de l'absolu de l'amour de Dieu.
Enfin il y a les deux seins qui sont comparés avec beaucoup de délicatesse et de douceur "aux deux faons jumeaux d'une gazelle qui paissent parmi les lys." C'est tout à fait bucolique, et je pense que ce sont les gens mariés. Il y a ce jumelage de l'homme et de la femme et puis, symbolisés par les seins qui sont toujours dans la tradition biblique l'image de la fécondité, c'est-à-dire c'est le couple qui donne la vie, c'est le couple qui porte la vie à travers la chair de l'épouse et qui transmet la vie quand l'épouse donne le plus intime d'elle-même, la mère qui donne la vie à son enfant à travers son lait. Je crois que c'est cela un des mystères de l'Église, et c'est pour cela que c'est un couple parce qu'ils vivent dans la joie et la beauté d'être aimés de Dieu à travers leur amour humain. C'est pour cela qu'ils goûtent un petit peu un avant-goût du paradis et c'est pour cela qu'on dit qu'ils "paissent parmi les lys."
Et alors, toute cette Église, tout ce merveilleux corps de Dieu, dont toutes les parties et les membres s'articulent les uns aux autres, comme nous le dit saint Paul voici qu'à la brise du jour, c'est-à-dire à l'heure du soir, au moment de la fin du monde, les ombres s'enfuient, c'est-à-dire qu'une lumière curieuse et mystérieuse se lève au cœur même de ce monde : c'est le moment où le Seigneur viendra rassembler toute chose en Lui. Voici que tout ce peuple est avec le Bien-Aimé, invité à monter à "la montagne de la myrrhe, à la colline de l'encens" c'est-à-dire dans cette présence et ce parfum de Dieu qui commence à l'envelopper et à l'envahir tout entier. Alors c'est Dieu qui chantera ce merveilleux Cantique. Quand nous chanterons l'Alleluia, il fera, si je puis dire, la cinquième voix, et Il dira tout le temps : "Tu es toute belle ma Bien-Aimée et sans tache aucune !"
AMEN