LE PARFUM DE DIEU

Ct 1, 1-8

(17 septembre 1984)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Olympie : Vase à parfum 

L

'arôme de tes parfums est exquis !" Vous me permettrez aujourd'hui d'abandonner l'odeur des cochons et le souffre du démon pour vous parler très brièvement des parfums de la Bien-Aimée du Cantique des Cantiques, car pendant quelques jours nous allons lire ce texte prodigieux, qui est un des plus beaux poèmes d'amour de toute la littérature, un poème d'amour dans lequel une Shunamite, c'est-à-dire une femme qui a le teint très basané, une bédouine qui a la peau très foncée: "Je suis noire mais je suis belle !" dialogue avec le berger dont elle est amoureuse, le berger qui "fait paître son troupeau parmi les lis".

       C'est donc le chant d'amour entre un berger et une bergère, que Dieu, avec un génie d'amoureux, a transposé dans sa parole inspirée. Il l'a transposé d'ailleurs en le prenant tel quel, car à certains passages il y a des élans enflammés d'amour qui parlent de caresses, de description du corps de la Bien-Aimée qui font parfois frémir les oreilles un peu prudes, et cependant cela fait vraiment partie de la Parole de Dieu. Si Dieu a voulu ainsi que le Cantique des Cantiques soit dans la Parole inspirée qu'Il voulait nous dire, c'est qu'il y a des raisons très profondes. D'ailleurs si on voulait se convaincre du bien fondé de la décision de Dieu d'introduire un poème d'amour dans l'Écriture Sainte, il suffirait de lire la très grande tradition de la foi et les grands textes de la tradition chrétienne pour voir que les plus grands auteurs ont commenté le Cantique des Cantiques. Dans toute l'Écriture c'est l'œuvre préférée de saint Jean de la Croix, de sainte Thérèse d'Avila, de saint Bernard, d'Origène et je crois que j'en oublie d'autres comme Thérèse de Lisieux. 

       Le Cantique des Cantiques c'est le chant d'amour par excellence, c'est-à-dire c'est la vie même de l'homme avec Dieu. Et je voudrais m'arrêter simplement sur ce tout petit détail : "L'arôme de tes parfums est exquis !" car je crois que cela est très intrigant et nous oblige à une réelle conversion. Vous allez voir ce que je veux dire. La plupart du temps, lorsque nous parlons de Dieu, nous en parlons en termes de vision, nous voudrions "voir" Dieu, nous voudrions contempler Dieu face à face. Et souvent lorsque nous parlons du Christ nous disons : "Si seulement j'avais pu vivre à son époque simplement pour voir son visage !" C'est vrai ! Mais en réagissant ainsi nous sommes typiquement grecs et pas du tout sémites. Nous ne réagissons pas comme les sémites pour lesquels d'ailleurs le fait de contempler le visage de l'autre n'était pas toujours une chose extraordinaire. A l'époque où a été écrit ce Cantique, le berger ne devait pas beaucoup voir le visage de sa bergère parce qu'il était purement et simplement voilé. Il y a quand même une description du visage mais voir n'était pas fondamental dans les relations amoureuses. Ce qui était fondamental, c'était le parfum, c'était l'odeur des parfums. Et pourquoi ? Je crois que cela a beaucoup d'importance pour comprendre la foi.

       La définition même du parfum c'est qu'on peut reconnaître quelqu'un à l'odeur sans le voir, et c'est le régime même de la foi. Nous reconnaissons la présence de Dieu mais sans le voir. Et c'est cela que nous vivons. Nous vivons dans le parfum de Dieu et Dieu vit dans le parfum de notre existence car en nous aussi il y a toute une partie opaque de nous-mêmes qui, n'échappe pas au regard de Dieu, mais qui ne veut pas se laisser illuminer, qui ne veut pas se laisser regarder par le regard de Dieu, et qui se refuse. Mais le mystère profond de notre foi, c'est de vivre dans le parfum de Dieu : "L'arôme de tes parfums est exquis." Pourquoi ? parce que, en plus, le parfum est ce qui fait habiter l'autre directement à l'intérieur de nous-même. Quand on ressent le parfum de la présence de quelqu'un, on le sent non pas comme une sorte d'objet extérieur à nous-mêmes que l'on voit ou que l'on entend de loin, mais on le respire de l'intérieur, Et c'est précisément aussi le régime de la foi, car nous respirons Dieu de l'intérieur.

       C'est pour cela que ce Cantique est si beau et si grand. C'est qu'il va nous raconter les péripéties de la fiancée et du fiancé, du berger et de la bergère et la bergère et le berger vont "se respirer" de l'intérieur, par le mystère de leur présence, à l'intérieur même du cœur de l'autre. C'est l'habitation dans le cœur de l'autre.

       Vous voyez toutes les conséquences qu'on peut en tirer. D'abord au niveau de notre relation à Dieu, c'est vrai. Quand nous prions Dieu, j'allais dire nous respirons l'arôme de son parfum. Il ne faut pas trop chercher à l'imaginer ou à l'entendre.

       Je dirais que le premier exercice, le premier réflexe profond de la prière, c'est d'abord de respirer le parfum de Dieu, comme on se laisse envahir tout à coup par le parfum d'une rose. Et la deuxième chose c'est que je crois que chacun de nous a une sorte de parfum, non pas celui que l'on achète dans les parfumeries, mais une sorte de parfum spirituel et intérieur qui est très profond et qui dit exactement ce que nous sommes. Et ce parfum-là, c'est celui-là que nous portons dans la prière quand nous prions pour quelqu'un. C'est ce parfum-là, je crois, que les autres emportent de nous quand ils s'en vont dans le cœur de Dieu.

       Alors prions pour que Dieu, par l'intercession de tous ceux qui portent en leur cœur devant la face de Dieu, notre propre parfum spirituel. Prions pour que Dieu développe en nous toutes ces facultés olfactives, tout cet odorat spirituel qui nous permet de respirer, à pleins poumons et à plein nez, sa présence, et en même temps qui nous permet de respirer cette communion profonde dans la prière et dans la recherche commune de cette présence de Dieu.

       AMEN