L'INEXORABLE PRÉSENCE DE LA MORT

Qo 12, 1-8 ; Mt 13, 24-30

(24 juillet 2009)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

F

rères et soeurs, nous venons d'entendre je crois un des passages les plus poétiques de tous les libres bibliques. On dirait presque, je ne sais pas si c'est une référence, on dirait presque du Verlaine ou du Baudelaire. 

C'est un poème extraordinaire qui arrive vers la fin du livre de Qohélet et qui veut nous parler encore une dernière fois de la mort. Ici, la mort est vue d'une façon presque cruelle, et pourtant, il est capable de la dire dans la beauté. Cruelle, parce que si on relit ce texte, on s'aperçoit que la mort n'est pas seulement présente au moment où elle arrive, mais qu'elle était déjà sourdement larvée dans la vie de tout homme à qui s'adresse Qohélet : "Souviens-toi de ton créateur au jour de ton adolescence avant que viennent les jours mauvais, et les années dont tu diras : je ne les aime pas !"

       Le cri de Qohélet, c'est de dire à l'homme qui l'écoute : tu ne peux pas imaginer quand tu es dans la pleine force de l'âge que tu es aussi fragile et que tu es voué à la mort. C'est le fait que Qohélet veut retirer toutes les illusions de cette volonté de puissance et de vie qui est dans le cœur de chacun d'entre nous, de s'affirmer, de prendre la vie du bon côté, de jouir au maximum, affirmer sa force et son pouvoir, s'imposer, faire sa place au soleil. Qohélet nous avertit, il dit : l'expérience de la force intérieure et de la force extérieure, tout cela au moment même où cela arrive, on ferait mieux de se souvenir d'où cela vient : "Souviens-toi de ton créateur".

       Dans une sorte d'envolée lyrique extraordinaire, Qohélet va expliquer la mort. Il va la comparer à tous les gestes les plus simples et les plus humbles de la vie quotidienne : le crépuscule; quand s'obscurcit la lumière, le mauvais temps lorsque les nuages s'accumulent après la pluie et qu'un nouvel orage menace. Le moment où les gardiens de la maison ont peur, parce que c'est la nuit et que le danger peut surgir à tout moment. C'est l'heure où les hommes forts commencent à se voûter sous le poids des ans, où les femmes ne peuvent plus remplir les tâches quotidiennes, elles arrêtent de faire tourner la meule. Même celles qui regardent encore par la fenêtre allusion à des coutumes bien connues dans les villages où il ne se passe jamais rien, la télévision, c'était la fenêtre, et même quand on regarde par la fenêtre, l'obscurité (sans doute la cataracte), obscurcit le regard et on n'y voit plus rien. Et puis, il y a cette chose terrible, la porte qui se ferme sur la rue parce qu'on a peur, parce qu'on se barricade dans une sorte d'expérience intérieure de mort. Et puis, cette évocation du bruit du moulin qui disparaît comme si le monde familier allait manquer des éléments les plus simples et les plus élémentaires pour survivre, et la voix de l'oiseau qui chante au loin et les chansons qui se taisent.

       Et par une sorte de contrepoint extraordinaire, Qohélet explique que tout cela ce sont des signes de mort, et cependant, le monde continue de tourner : l'amandier est en fleur, c'est le signe du printemps qui renaît, la sauterelle est repue elle a tout son saoul d'herbe au printemps pour se nourrir, et le câprier donne ses fruits. Qohélet montre ici le côté terrible de la mort humaine. Nous vivons mais nous sommes voués à la mort, et la nature vit dans une sorte d'exubérance qui est indifférente à la mort. Il reprend alors et il évoque le chant des pleureurs qui va relayer les chansons, parce que les pleureurs se préparent à chanter pour l'enterrement et le fil d'argent, avec peut-être ce qu'il évoque des cheveux gris, ou du fil d'argent qui servait à broder, et puis la coupe ou la lampe d'or qui se brise, et image classique, la jarre qui se casse à force d'aller à la fontaine et la poulie du puits qui se rompt à force d'avoir servi. A cette époque-là, la poulie n'était pas toujours en métal mais elle était en bois et il arrivait que les poulies se cassaient.

       C'est la fin, la poussière retourne à la terre comme elle en est venue, et le souffle à Dieu qui l'a donné. C'est toujours au fond le même tableau pour Qohélet. C'est l'idée que la mort humaine est inexplicable. Elle a comme fond une sorte de vitalité débordante de la création, et l'homme qui pourtant est le seul à avoir conscience de sa mort est celui qui en même temps est conscient que la vie continue. C'est un sentiment très mélangé, très ambigu. Qohélet est comme divisé. Nous voulons tous vivre et participer de cette espèce de flot et cette énergie vitale qui traverse le monde, et pourtant, nous nous en allons, nous glissons doucement vers la mort et c'est cela la vanité.

       Pour Qohélet, la vanité dont il parle à plusieurs reprises, comme un refrain, c'est de montrer qu'il y a un décalage incroyable, inexplicable entre cette espèce de pulsion vitale du monde entier et naturellement l'homme, comme homme qui par son corps, sa vie psychique, participe à cette pulsion et pourtant hanté et habité par l'imminence de la mort. C'est sûr que cette sagesse de l'Ancien Testament telle qu'elle aboutit ici, deux cent cinquante ans avant le Christ, nous paraît absolument intraitable, cette présence de la mort, et d'une certaine manière Qohélet nous donne une philosophie de la vie humaine presque désespérée, et pourtant, je crois que c'est la meilleure ouverture à l'attente du salut.

       Au moment où le Christ meurt sur la croix, on pourrait redire exactement ce poème, le fil d'argent qui lâche, la coupe d'or qui se brise, et pourtant le monde continue de tourner. Et dans ce moment où apparemment s'affirme de façon la plus violente le pouvoir de la mort que germe aussi la résurrection, le signe du monde nouveau, là où comme le dit l'Apocalypse, il n'y aura plus ni mort ni larmes, car l'ancien monde s'en est allé.

 

       AMEN